« Amen » : la messe n’est pas dite !

Distribution de tracts devant le théâtre, invitant les spectateurs à boycotter la pièce ; placardages d’avis « Stop au mensonge anti-chrétien » sur des affiches du spectacle dans le métro ; commentaires outranciers mis en ligne sur des sites et des blogs fondamentalistes chrétiens ou philosémites ; etc. C’est la liste non exhaustive des réactions hostiles qu’ont rencontrées les récentes représentations de la pièce « Amen (Le Vicaire) » de Rolf Hochhuth au Théâtre Royal des Galeries à Bruxelles.

À l’évidence, la question du silence du pape Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale au sujet du génocide des Juifs d’Europe continue de soulever la polémique. Comment expliquer autrement ces quelques actes hostiles que la pièce de Hochhuth suscitent encore aujourd’hui à Bruxelles, après en avoir provoqués un peu partout dans le monde au moment de sa création dans les années 1960, sous le titre « Le Vicaire », puis, il y a environ dix ans, lors de la sortie d’Amen — la version filmée que l’on doit à Costa-Gavras ?

Certes, les manifestations hostiles étaient beaucoup plus violentes dans les années 1960. En 1963, les représentations de la pièce « Le Vicaire », qui faisait alors voler en éclats la croyance selon laquelle le pape avait fait le maximum pour sauver les Juifs, avaient déclenché de sérieux heurts tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des salles de spectacle, à commencer par l’Allemagne et plus particulièrement à Berlin, où elle avait été créée le 20 février, puis à Bâle et à Paris. Au Théâtre Royal des Galeries, où la pièce avait déjà été montée dans une autre adaptation en 1966, la police avait même dû procéder à quelques arrestations.

Bien que relativement anodines [1], les réactions hostiles actuelles prouvent que la controverse à propos du silence pontifical est toujours vive dans certains milieux chrétiens. Mais au-delà de cette polémique historique, l’essentiel est que le texte de la pièce — si l’on veut toutefois l’entendre — garde toute sa pertinence de nos jours. De fait, comme l’affirmait déjà en 1964 un commentateur à l’abri de tout soupçon dans un ouvrage spécialement consacré à la controverse, « le propos de Hochhuth était plus large, et plus juste, et plus actuel » [2] que la question du silence de Pie XII. À travers le personnage fictif de Riccardo Fontana, le dramaturge allemand ne nous renvoie-t-il pas finalement devant nos propres responsabilités ? Des responsabilités actuelles en raison des nombreux massacres d’innocents qui se perpétuent en silence sous nos yeux.

Au lieu d’appeler au boycott de la pièce, comme l’ont fait quelques fondamentalistes chrétiens hostiles, n’aurait-il pas fallu plutôt inviter le public à aller voir le spectacle à l’affiche à Bruxelles afin de se forger une opinion personnelle — comme l’avaient fait en 1964 les dirigeants de l’Action Catholique de Vienne en réponse aux manifestations hostiles que cette pièce y rencontrait alors ?


Notes

[1] À Paris, des fondamentalistes chrétiens ont violemment perturbé les représentations de la pièce « Sur le concept du visage du fils de Dieu ». http://www.leparisien.fr/paris-75/e...

[2] Dom Claude Jean-Nesmy, 6.000.000 de morts, Desclée de Brouwer, Paris, 1964, p. 66.


 
 
 
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