La peste nucléaire

La portée historique du roman d’Albert Camus est bien connue : « à travers la maladie, c’est l’occupation allemande et la Seconde Guerre mondiale, le nazisme et toutes les formes d’oppression politique qui sont représentés ». Mais la dimension métaphysique et universelle de La Peste nous réserve une surprise : elle permet d’éclairer des zones d’ombre qui planent sur la récente catastrophe nucléaire de Fukushima.

Dans les deux désastres, les journaux, qui, « naturellement, obéissaient à la consigne d’optimisme à tout prix qu’ils avaient reçue » de la part d’autorités soucieuses avant tout de ne pas affoler l’opinion publique, rapportaient que « ce qui caractérisait la situation, c’était “l’exemple émouvant de calme et de sang-froid” que donnait la population » [1]. Cette crainte ne fut guère payante, ni à Oran ni de nos jours au Japon. D’un côté comme de l’autre, la majorité de la population a très vite incriminé l’administration — considérant avec raison que « les mesures arrêtées étaient insuffisantes ».

Autre similitude, les sinistrés oranais et japonais ont été abandonnés à leur triste sort. Certes, « des confins du monde, à travers des milliers de kilomètres, des voies inconnues et fraternelles s’essayaient maladroitement à dire leur solidarité et la disaient, en effet, mais démontraient en même temps la terrible impuissance où se trouve tout homme de partager une douleur qu’il ne peut pas voir : “Oran ! Oran ! » Fukushima ! Fukushima ! « En vain, l’appel traversait les mers ».

À côté de ces ressemblances frappantes, les rares équipes de liquidateurs volontaires qui, au péril de leur vie, tentent de refroidir, tant bien que mal depuis des mois, les réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima, qu’ils ne peuvent pas encore réparer ni démanteler, font immanquablement penser aux nombreux effectifs des « formations sanitaires volontaires » qui, dans le roman de Camus, soignent, isolent et ensevelissent les pestiférés d’Oran.

Dans La Peste, le pire danger était lié à « l’épuisement qui gagnait, peu à peu », les infirmiers et les fossoyeurs volontaires du fléau. De fait, c’est en raison de leur extrême fatigue que « ces hommes en vinrent à négliger de plus en plus souvent les règles d’hygiène qu’ils avaient codifiées, à oublier quelques-unes des nombreuses désinfections qu’ils devaient pratiquer sur eux-mêmes, à courir quelques fois, sans être prémunis contre la contagion, auprès de malades atteints de la peste pulmonaire ».

Bien que la fatigue présente et à venir puisse aussi augmenter les risques de contamination des liquidateurs de la centrale de Fukushima, la mort les guette depuis l’accident catastrophique. De fait, le ministre de la santé du Japon a dû en urgence augmenter la dose admissible de radioactivité pour autoriser l’intervention de ces travailleurs kamikazes sur le site.

Alors, on s’interroge : où sont donc passés les partisans du nucléaire ? Leur engagement s’arrête-t-il au premier accident ? Contrairement aux portes de la ville d’Oran, les frontières du Japon ne sont pourtant pas fermées ! Alors, avis aux candidats kamikazes !

À leur décharge, il faut dire que, comme le déplorent les liquidateurs de la centrale de Tchernobyl et à la différence de la durée de vie des déchets radioactifs, la reconnaissance que les autorités accordent en général aux « démonteurs » de centrale nucléaire est éphémère.

Toujours à la décharge des pro-nucléaires, il faut reconnaître que, si le démantèlement du Superphénix français prévu pendant une trentaine d’années était un exemple pertinent, la déconstruction de la centrale endommagée de Fukushima pourrait alors durer encore plus longtemps [2].

Entre-temps, les dirigeants indiens et français tireront-ils au moins une leçon immédiate de la catastrophe de Fukushima ? Abandonneront-ils sans tarder le projet qu’Areva et son partenaire indien caressent dans « une région sismique » de l’Inde : la construction du « plus grand complexe nucléaire du monde » [3] ?


Notes

[1] Cette citation comme celles qui suivent sont tirées de La Peste d’Albert Camus.

[2] Le Monde diplomatique, avril 2011.

[3] Idem.


 
 
 
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