La « zone grise »

Himmelweg a été unanimement salué par la critique bruxelloise. Mise en scène par Jasmina Douieb, la pièce de Juan Mayorga a été jouée à l’Atelier 210 en février dernier, dans le cadre d’une coproduction avec le Rideau de Bruxelles. Basée sur des faits historiques, elle raconte l’aveuglement d’un délégué de la Croix Rouge internationale lors de sa visite du ghetto de Theresienstadt en 1944. Victime d’une « mise en scène » allemande interprétée par cent prisonniers juifs, l’observateur finit par se rendre complice du subterfuge nazi en diffusant un rapport qui dépeint ce camp de concentration comme un ghetto modèle.

Les critiques ont mis l’accent sur « notre tendance à l’aveuglement collectif ». Cet éclairage laisse dans l’ombre les autres thèmes véhiculés par le texte du dramaturge espagnol. Avec le personnage du commandant allemand, l’auteur s’interroge sur le pouvoir de la représentation théâtrale ; à travers le « maire » juif du ghetto, Mayorga s’attaque à la question de la « zone grise ». Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette notion ne se limite ni dans l’espace ni dans le temps des camps — d’où l’intérêt de la développer ici.

Peu avant son suicide, Primo Levi (re)commence à « explorer l’espace qui sépare (pas seulement dans les Lager nazis !) les victimes des persécuteurs » [1]. À ses yeux, cette « zone grise » n’est jamais vide : au contraire : elle « est constellé[e] de figures abjectes ou pathétiques […] qu’il est indispensable de connaître si nous voulons connaître l’espèce humaine, si nous voulons savoir défendre nos âmes au cas où une épreuve semblable devrait se présenter à nouveau, ou si nous voulons simplement nous rendre compte de ce qui se passe dans un grand établissement industriel ». Bref, cette « zone grise » serait omniprésente.

Dans la population des camps, « les prisonniers privilégiés formaient une minorité, mais ils représentaient au contraire une forte majorité parmi ceux qui ont survécu ». Une autre minorité de privilégiés n’a-t-elle pas la plus grande espérance de vie dans les sociétés humaines ? Si dans l’univers concentrationnaire, « on ne pouvait échapper [à la mort] que grâce à un surplus alimentaire, et pour obtenir celui-ci, un privilège, grand ou petit, était indispensable ; autrement dit, un moyen, octroyé ou conquis, dû à la ruse ou à la violence, licite ou illicite, de s’élever au-dessus de la norme. » Des « règles » similaires ne creusent-elles pas sans cesse les fossés Nord-Sud et riches-pauvres ?

Comment qualifier le comportement des cadres de l’industrie et de la finance qui exploitent ou licencient des travailleurs ? Comment définir l’attitude des dirigeants de pays pauvres favorables à des « politiques » qui affament leurs populations ? Que penser de la position des travailleurs qui assistent au licenciement de leurs collègues sans broncher ? Enfin, la conduite de la plupart d’entre nous qui participons dans une certaine mesure au système néolibéral est-elle plus recommandable ?

Certes, les camps ne sont pas un modèle réduit de la société. Mais il n’en demeure pas moins « vrai qu’au Lager et au-dehors, il existe des personnes grises, ambiguës, prêtes au compromis ». Comme Primo Levi, Juan Mayorga nous interroge : vendons-nous notre âme au diable ?

Patrick Gillard, historien.


Notes

[1] Primo LEVI, Les Naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Gallimard, Paris, 1989. Toutes les citations qui suivent sortent de cet ouvrage.


 
 
 
Forum lié à cet article

1 commentaire
  • La « zone grise » 12 décembre 2011 08:39, par Rudolph

    Très intéressant rappel de nos petites mesquineries et manquements à notre devoir d’humanité.
    éclairage cru sur le pendant de l’humanisme, cet autre fondement de la survivance qu’est : l’instinct de conservation...

    Nous sommes décidément toujours capable du pire et du meilleur.