Occident

Programmée par le Rideau de Bruxelles au Petit Varia, la pièce « Occident » de l’auteur français Rémi De Vos a déchaîné l’enthousiasme du public jusqu’à la dernière représentation. Les chapelets d’injures que les protagonistes — magistralement campés par Philippe Jeusette et Valérie Bauchau — s’envoyaient à la face d’un bout à l’autre de ce « karaoké » aux relents racistes amusaient de nombreux spectateurs.

La brillante, originale et efficace mise en scène de Frédéric Dussenne éclaire pourtant « le vrai sujet » de la pièce : « une montée du fascisme ordinaire chez l’homme » occidental. Certains critiques ont de fait souligné l’idéologie « brune » qui sous-tendait les scènes de ménage violentes. Qui en stigmatisant la « fascisation qui nous guette ». Qui en associant même le titre de la pièce au « mouvement politique d’extrême droite » éponyme qui sévissait dans l’Hexagone pendant les années 1960 — dépassant sans doute ainsi quelque peu les intentions de l’auteur.

Comment expliquer la montée des extrêmes droites qui se traduit, un peu partout en Europe, par une poussée militante et électorale depuis le milieu des années 1980 ? Plusieurs raisons expliquent le succès grandissant des différents courants qui, allant des droites populistes aux groupuscules néo-nazis en passant par les droites nationalistes, partagent des bases idéologiques communes.

La crise systémique, qui frappe globalement l’Occident depuis la moitié des années 1970, et la dégradation consécutive des conditions économiques et sociales créent un terreau favorable à la réception de leurs idées politiques. Le simplisme du traitement des thèmes délaissés par d’autres forces politiques et le renouvellement opportuniste de leur fonds de commerce leur permettent d’obtenir une très large audience. Les médias qui grossissent leurs moindres faits d’armes portent aussi une part de responsabilité dans la banalisation de leurs arguments racistes. L’inscription de thèmes extrémistes à l’agenda d’autres formations politiques facilite enfin « leur conquête progressive de l’hégémonie intellectuelle dans les sociétés civiles » [1].

En outre, si l’on partait du principe « que l’organisation de la vie collective peut modifier la structure psychique des sujets », alors il faudrait craindre l’émergence de ce que le psychiatre Charles Melman appelle « un fascisme volontaire ». C’est-à-dire « non plus un fascisme imposé par quelque leader et quelque doctrine, mais une aspiration collective à l’établissement d’une autorité qui soulagerait de l’angoisse, qui viendrait enfin dire à nouveau ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas faire, ce qui est bon et ce qui ne l’est pas, alors qu’aujourd’hui on est dans la confusion [2] » — comme le personnage central de la pièce de Rémi De Vos.

Comment interpréter autrement que par « fascisme volontaire » l’appel explicite à « une bonne dictature » lancé par un jeune spectateur rencontré à l’issue d’un autre spectacle donné à Bruxelles ?

Patrick Gillard, historien


Notes

[1] Dossier « Les extrêmes droites à l’offensive », dans Le Monde diplomatique, janvier 2011.

[2] Charles MELMAN (entretiens avec Jean-Pierre LEBRUN), L’Homme sans gravité. Jouir à tout prix, Denoël, Paris, Collection « Folio essais » n° 453, 2005, p. 46.


 
 
 
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