Décroissance et partage : Appel pour une nouvelle vision du Monde

« La crise et la dégradation de notre planète reposent sur une forme de folie humaine basée sur la démesure généralisée. Faut-il faire de la décroissance ? Je pense que dans les pays pauvres, il faut de la croissance et qu’ailleurs, là où l’on gaspille, il est nécessaire d’envisager une forme de décroissance. »
Alain Juppé, AFP, 4-12-2009

D’entre toutes les crises et les mauvaises nouvelles de cette année 2011 à marquer d’une pierre noire, celle de l’imminence des changements climatiques , de l’indifférence des grands pollueurs remettant aux calendes grecques des décisions courageuses, le mythe récurrent du paradigme de la décroissance est celui qui est en vogue. On dit qu’il vaut mieux s’appliquer à soi même la nécessité de lever le pied sur la croissance à tout prix plutôt que de la subir comme c’est le cas actuellement avec les récessions en chaine un peu partout dans les pays développés. Peut on dire que la démondialisation, -c’est-à-dire à un retour frileux comme le prône Arnaud Montebourg à un patriotisme économique protectionnisme déguisé- peut permettre aux « gens du Nord » d’aller mieux ? N’est ce pals plutôt dans un changement total de paradigme de rapport à la vie à la nature ? Comment tourner le dos au toujours plus pour arriver au vivre mieux ? Et enfin comment en est- on arriver là ? C’est à ces multiples questionnements que nous allons tenter de répondre.

Le Rapport Meadows sur la décroissance en 1972

Alain Gras professeur émérite à l’université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne décortique en quoi le virage de la de croissance a été raté en 1973 après le premier ajustement des prix du pétrole par l’Opep Il écrit : « Nous baignons depuis des semaines dans la peur de la perte du triple A. Les économistes nous livrent les raisons de la dette et nous expliquent tout et son contraire, suivant les circonstances. (…) En effet, étrange tout de même : après Mai 68, un vent de critique s’est levé en Occident contre la société de consommation, ce fut l’époque de l’an I, du début des "écolos" politiques, mais aussi de la prise de conscience de la part de quelques patrons que l’aveuglement sur les problèmes d’environnement et d’énergie pouvait jouer des tours au capitalisme industriel. Un groupe de grands dirigeants du milieu patronal, appelé Club de Rome, décida de commander une étude prospective au Massachusetts Institute of Technology (MIT) sur la croissance à venir. A partir de l’interaction entre cinq variables (dont la pollution), un modèle statistique prévisionnel fut construit par Dennis Meadows et il en ressortit une publication intitulée "rapport Meadows", devenu livre sous le titre Limits to Growth, Halte à la croissance (Fayard, 1972).(1)

(…) Or, en 1973 poursuit le professeur, éclate la crise du pétrole, les prix flambent à la suite d’une décision de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole de les doubler, puis de les laisser filer. Les dirigeants crient alors à la catastrophe imminente, au cataclysme. Pour la première et unique fois, on éteint les lumières la nuit durant la période de Noël, et on prend d’autres mesurettes. Mais ceci n’est que camouflage, car, au lieu de réfléchir au "rapport Meadows", les puissants agitent l’épouvantail du chômage et cherchent à prolonger la croissance à tout-va par tous les moyens. C’est à ce moment, alors que les Etats-Unis abandonnent pour leur dollar le lien avec l’étalon-or en 1971, que divers Etats riches, dont la France, prennent des dispositions pour interdire l’emprunt public auprès des citoyens et le remplacent par l’obligation d’emprunter sur le marché boursier, donc chez les banquiers internationaux. Cette mesure deviendra obligatoire dans toute la Communauté européenne en 1981. (…) C’est alors que la dette publique va se creuser dans les pays riches, encore plus vite aux Etats-Unis, mais peu importe car ils ont la planche à billets du monde. (…) Après 1990 s’ajoutent l’entrée en scène de la Chine comme atelier du monde et la montée en puissance des pays émergents. (…) Aucune mesure dite de croissance verte n’a été capable d’enrayer le processus de prédation de la planète. En 1973, nous avions le choix, la possibilité d’une décroissance ou du moins d’une stabilisation de la croissance. (…) Aujourd’hui, grâce à la dette, l’empreinte écologique[ndR] est de trois, le PIB a été multiplié au moins par trois et cette richesse produit des SDF, accroît la pauvreté chez nous comme dans une bonne partie du monde et réchauffe la Terre ». (1)

En son temps Valéry avertissait déjà : « Le temps du monde fini commence ». Pourquoi s’interroge Geneviève Azam professeur d’économie à Toulouse II, cet appel n’a-t-il pas été entendu ? Comment faire de la conscience de cette finitude un commencement ? Près d’un siècle s’est écoulé et la globalisation économique a accéléré la clôture du monde et celle de l’imagination. Les vainqueurs laissent une Terre épuisée et un monde commun miné par les inégalités, le déracinement et la violence. Ce monde-là, assigné à la rentabilité immédiate, s’effondre. Les crises mettent à nu la promesse empoisonnée de réaliser la liberté et la justice par le « libre » échange, la croissance et la consommation, elles dévoilent l’illusion scientiste qui repousse à l’infini les limites de la Terre. (2)

Comment décroitre sans casser ?

Bush II martelait que « le niveau de vie des Américains n’est pas négociable » ! Certaines voix déplacent le problème vers les damnés de la Terre qui sont trop nombreux. Pour eux la décroissance de la consommation, sans une stabilisation de la population mondiale, voire sa décroissance à plus long terme est intenable. C’est discutable ! Car actuellement 80 % de la richesse, de l’énergie, ne profitent qu’à 20 % de nantis. Et là un bémol important, dans le nord opulent il y a des besogneux dont le sort est celui de ceux du Sud. Le rapport des niveaux de vie est de 1 à 16 loin du niveau des populations. Le rapport 2008 de l’OCDE, Perspectives de l’environnement à l’horizon 2030, est aussi alarmiste que la FAO. Les experts de l’OCDE répondent : " Les pressions exercées sur les ressources naturelles et l’environnement ne proviennent pas du nombre d’habitants mais de leurs habitudes de consommation." » De plus à titre d’exemple, selon le rapport de l’Agence internationale de l’énergie nous passerons de 700 millions de voitures à 1400 millions de voitures rouleront encore au pétrole en 2030, émettant plus de 10 milliards de tonnes de C02 qui vont stationner dans l’atmosphère et mettront 120 ans pour disparaitre. Les pays industrialisés proposent des reformettes qui ne régleront pas le problème de fond de la décroissance. On a constaté d’ailleurs au G20 de Nice et même à Durban que les gouvernements occidentaux semblent plus soucieux de sauver le « système financier » que de répondre véritablement aux enjeux de la crise. (3)

« Depuis mon enfance écrit Denis Delbecq, la consommation mondiale d’énergie a plus que doublé ; elle devrait encore croître de moitié d’ici vingt-cinq ans. (…)L’humanité reste tranquillement engagée sur le pire des scénarios de croissance de la consommation d’énergie modélisé par les climatologues, le fameux business as usual. (…)Pourtant, il y a urgence à casser cette spirale infernale. Urgence parce que l’ingéniosité a des limites : En dépit de décennies de recherches, aucune source d’énergie ne permet aujourd’hui de remplacer le pétrole, le gaz et le charbon, dont la ressource s’amenuisera et le prix s’envolera. (…)Que reste-t-il alors pour éviter le mur que chacun d’entre nous contribue à construire ? Certains évoquent une décroissance, radicale, de notre consommation. Une option qu’il est aisé de qualifier de "retour à la bougie". (…) C’est bien de la décroissance que viendra une partie de la solution. (…)Mais pour y parvenir, il faut de l’audace. (..)Choisie, la décroissance est une garantie d’empêcher un brutal retour en arrière, tout en luttant contre les inégalités. Une manière de faire grandir notre civilisation. Une décroissance subie, c’est tout l’inverse ». (4)

Les ressources énergétiques et minières : Un invariant

Que la planète ait ses limites paraît une idée quasiment acquise. Conjointement, les doutes se renforcent sur les possibilités d’une croissance économique continue. Les appels au changement montent, mais oublient souvent de préciser comment faire. C’est un point faible des propositions défendant une « décroissance soutenable ». (…)Comment faire évoluer les intérêts dominants, notamment les intérêts économiques ? Est-il suffisant de s’attaquer à la publicité, comme essayent de le faire les Casseurs de pub ? S’il faut sensibiliser les populations, des dispositifs comme les conférences et marches pour la décroissance peuvent-ils suffire ? (…) Vouloir amener la collectivité vers un modèle socio-économique plus soutenable amène une autre question importante : celle de la confrontation avec les pratiques (modes de consommation, modes de déplacement…), dont les ancrages sont aussi révélateurs de multiples dépendances subies par les populations. Faut-il favoriser les pratiques communautaires, par exemple pour la production énergétique, l’habitat ou le transport ? Faut-il développer une culture du « Do it yourself », ? L’objectif de « décroissance » va plus loin. C’est en effet la diminution des consommations matérielles qui est préconisée, avec comme contrepartie souhaitée la possibilité d’élargir et d’enrichir les liens sociaux, mais aussi d’investir davantage de temps dans la vie collective (« Moins de biens, plus de liens »). (5)

Yves-Marie Abraham, professeur à HEC Montréal ne dit pas autre chose : « Une croissance infinie dans un monde fini étant impossible, la décroissance s’imposera de toute façon tôt ou tard. Mieux vaut, par conséquent, la choisir que la subir. Mais interrompre cette course à la croissance doit aussi nous permettre de vivre mieux. Une telle course en effet n’est pas seulement épuisante pour la biosphère. Elle est épuisante aussi pour nous-mêmes, forcés de produire sans relâche toujours plus de marchandises désirables. Elle est épuisante pour nos sociétés, dont la cohésion souffre sans cesse davantage de cette guerre économique de tous contre tous et des écarts qui se creusent entre “gagnants” et “perdants”. » (6)

Quels sont les pourfendeurs ? A côté de Claude Allègre qui nie les changements climatiques l’essayiste Pascal Bruckner reproche surtout aux acteurs du mouvement "écolo", qu’ils soient politiques, scientifiques ou militants, d’utiliser "sans mesure le tambour bruyant de la panique" : Il y voit des liens entre les discours écologistes et le marxisme, le tiers-mondisme ou même avec "le gouvernement de Vichy (qui) fut en France le grand propagateur de la bicyclette pour tous".(7) Cette comparaison n’est pas innocente, même dans l’énergie et les problèmes du Monde, le non dit est convoqué. Cette fois-çi Vichy coupable en plus de tous ses crimes, de décroissance.

Comment décroitre sans compromettre le bien être ?

Parmi les grands défis, le développement durable est sans doute un des plus sensibles, à commencer par les fonctions liées à la mobilité, au travail, aux déplacements. Certaines villes sont déjà engagées dans des réformes structurelles, à l’image d’Amsterdam qui figurait encore en 2008 dans le peloton des villes les plus congestionnées d’Europe. Depuis, elle a créé, avec le concours de Cisco, un réseau d’une cinquantaine de télécentres (Smart Work Centers) afin de réduire le volume des déplacements pendulaires. Ces centres, qui proposent des bureaux, des espaces de réunion, des moyens de connexion, de téléprésence et aussi des services afin que leurs usagers ne soient pas socialement isolés (boutiques, bars, services), drainent déjà près de 15% des salariés de l’agglomération. "La ville annonce une économie de 40% sur les espaces de bureaux et on estime que sur une heure gagnée dans les transports, 40% des bénéfices vont au salarié qui accroît son temps de loisir et 60% représente un gain de productivité des entreprises » (8)

Il nous plait de citer Théodore Monod un savant humaniste qui nous appelle à la sagesse : « Les occasions de nous émouvoir ne manquent pas et pourtant rien ne nous a vraiment touchés. Ni les mises en garde répétées des hommes de science, des intellectuels, des militants de toute conviction à propos de la situation jugée préoccupante où nous ont jeté nos sociétés de consommation et de profit ; ni les mauvaises nouvelles dont se délectent les quotidiens lorsque nous partageons ensemble ce grand festin de souffrance et de morts ; ni les menaces qui se rapprochent de nos cités, de nos maisons et bientôt de nos vies et qui nous laissent poursuivre, imperturbables, le même sillon, la même ornière comme les aveugles de Brueghel ; ni même le témoignage de ceux qui ont marché sur la terre, aventuriers d’un monde bientôt perdu, et qui répètent à l’envi notre devoir de protéger cette incroyable oasis échappée des ténèbres ; ni cette accumulation de faits, de preuves, d’images, de livres qui ajoutent encore et encore au poids de notre indifférence. Pourquoi ne pas tendre la main, donner ce que nous avons en excès, marcher ensemble dans la rue, demander des comptes aux gouvernants, prendre les armes ? Pourquoi laissons-nous faire ? (…) Comment avons-nous pu salir ainsi l’avenir ? Comment me suis-je à mon tour rendu complice de cela ? Et cette prise de conscience qui intervient si tard, au moment où nos sociétés sont otages du nucléaire pour des dizaines de milliers d’années appelle pourtant notre reconnaissance et nos espoirs.... » (9)

C’est en fait de cela qu’il s’agit : le bonheur est-il indexé – comme en Occident-la possession toujours plus boulimique des biens matériels ?- Ne devons nous pas chercher une autre façon d’être heureux en consommant mieux en consommant moins et qui passe par le partage pour éviter un bouleversement irréversible de la vie sur Terre, notre seule et unique Terre. S’inscrire dans le temps du monde fini, c’est s’échapper de l’enclos et écouter les voix, souvent celles des vaincus, qui, au Nord et au Sud, expriment plus que leur défaite ; elles disent que la Terre et ses éléments sont un patrimoine commun vital et inaliénable ; elles opposent le « bien vivre » au « toujours plus », les mondes vécus aux abstractions expertes ; elles luttent pour conserver les biens communs qui les protègent et les enracinent, réinventent la démocratie et l’aspiration à l’universel.

On ne peut pas continuer à 8 tep/hab/an pour l’Américain pendant que des Somaliens sont à 200 kg ! Toutes les guerres du monde ne pourront pas faire augmenter les réserves de pétrole qui sont un invariant. Se les accaparer en ruinant des pays, en apportant le malheur à des peuples en rayant de la carte des civilisations, est un sursis L’alternative est dans la sobriété, le changement de rythme, la décroissance qui suggère un changement de valeurs : ne pas stigmatiser la lenteur, ne pas s’éblouir de la nouveauté, savoir chercher localement ses loisirs, ses plaisirs, remplir ses journées avec des activités qui suivent le rythme des sols, des plantes... renouer le dialogue avec la Nature en la respectant.

Professeur Chems Eddine Chitour
École Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1.Alain Gras La décroissance aurait évité le pire Le Monde.fr 01.12.11

2. Geneviève Azam "Le Temps du monde fini, vers l’après capitalisme ", septembre 2010

3.C.E Chitour www.notreplanete.info/actual...

4.Denis Delbecq, Décroître c’est grandir ! Lemonde.fr 16.11.10

5.http://www.mouvements.info/La-decro... juin 2009.

6. Yves-Marie Abraham : lapresseaffaires. Cyberpresses.ca 4-4-2011

7.Bruckner pourfend les "décroissants"AFP Publié le 04/10/2011

8.http://www.localtis.info/cs/Content...

9.Théodore Monod Révérence à la Vie Conversations avec Jean-Philippe de Tonnac

 
 
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