Noire vision de l’amour

« Oui, cher ami, le mariage bourgeois a mis notre pays en pantoufles, et bientôt aux portes de la mort ». C’est ainsi que s’exprime le juge-pénitent Jean-Baptiste Clamence dans La Chute d’Albert Camus. Cette sentence sans appel n’empêche cependant pas Pascal Bruckner de vanter les vertus du mariage bourgeois. Dans un essai récent [1], le philosophe plaide en effet pour le retour du mariage de raison — une sorte de contrat social hors duquel serait rejeté l’amour. Écartant les explications traditionnelles (consumérisme, individualisme, égoïsme) de l’échec du mariage d’amour, l’essayiste prétend que « c’est au contraire la sacralisation de l’amour qui explique paradoxalement la fragilité de nos couples » [2]. Résolument pessimiste, Pascal Bruckner « pense [en outre] que l’idéalisation de l’amour, qui a été le fait de [sa] génération, a oublié [le] versant sombre des affaires sentimentales, que la littérature et le cinéma ont pour fonction de nous rappeler ». Comment le co-auteur du Nouveau désordre amoureux [3] en est-il arrivé à une vision aussi noire de l’amour ?

De la disparition de la pression sociale qui obligeait jadis les jeunes gens à se marier, Pascal Bruckner déduit dans un premier temps que « la plupart des unions qui “s’officialisent” encore sont des mariages d’amour ». Ce genre de raccourci ne conduit-il pas à une exagération du nombre réel actuel de mariages d’amour ? D’une part, on ne peut pas négliger la fonction de perpétuation de l’espèce par la reproduction des individus, qui est comprise dans le mariage. De l’autre, dans un couple marié ou non, l’amour doit être réciproque ; dès que l’un des partenaires cesse d’aimer l’autre, la relation sentimentale se meurt inexorablement. La multiplication réelle et assez récente du nombre des divorces dans nos pays (un mariage sur deux) le conduit dans un second temps à s’interroger sur l’échec du mariage d’amour. Quant à sa réponse, elle est pour le moins ambiguë : comme « statistiquement, il a échoué », « le mariage meurt, mais c’est une mort en pleine gloire ».

Faut-il en conclure que le mariage d’amour de Pascal Bruckner a, lui aussi, échoué ? Comme la dimension autobiographique n’est pas absente de son œuvre, celle-ci peut aussi entrer en ligne de compte lorsque l’essayiste se penche sur le mariage. Si son ouvrage Le sanglot de l’homme blanc [4] se voulait, de son propre aveu, « autocritique », son récent essai Le mariage d’amour a-t-il échoué ? se veut peut-être autobiographique. Quoi qu’il en soit, il est de toute façon quasi impossible de faire abstraction de ses propres convictions lorsque l’on aborde, en philosophe ou comme l’auteur de ces lignes, un sujet aussi rebattu que celui du mariage.

Si la dimension autobiographique ne peut donc être écartée, la finalité sous-jacente de cet opuscule est visiblement tout autre. Paradoxalement, le récent essai de Pascal Bruckner entend défendre avant tout, et souvent implicitement, le système économique dominant (l’économie de marché triomphante) et les valeurs bourgeoises qui l’accompagnent. Comment expliquer autrement la position « progressiste » que le philosophe fait mine d’adopter en dénonçant « la sacralisation de l’amour » pour « contrecarrer l’explication traditionnelle de la crise des couples, qui la place dans le triomphe du consumérisme, de l’individualisme ou de l’égoïsme, qui nous explique que c’est parce que nous ne pensons qu’à nous-mêmes, que nous consommons des êtres comme on consomme des objets, que nos couples durent si peu » ? Cette (im)posture intellectuelle trahit l’idéologie bourgeoise et conservatrice qui la sous-tend puisque, ce faisant, l’essayiste épargne délibérément des valeurs phares du libéralisme et du conservatisme qu’il partage.

De même, comment expliquer, autrement que par la volonté de conserver le système en place, son attaque aussi malhonnête qu’inutile du message soi-disant « pervers » d’André Breton et des situationnistes de sa jeunesse auxquels l’essayiste reproche d’adhérer « sans doute involontairement au credo productiviste et intensif de notre société à travers l’éloge de l’amour-fou » ? Cette attaque de Pascal Bruckner tombe très mal puisque Raoul Vaneigen vient de rappeler le véritable leitmotiv des situationnistes dans ce domaine : « Ainsi, réinventer l’amour relève-t-il de la volonté subversive de dépasser la civilisation marchande en fondant sur l’être véritablement humain une civilisation vivante [5]. »

De fait, n’oublie-t-on pas trop souvent que les couples amoureux ou autres sont économiquement enchaînés à la société de consommation ? Quoi qu’en pense Pascal Bruckner, peut-on réduire la révolte de mai 1968 à une simple révolution sexuelle ?

Patrick Gillard, historien


Notes

[1] Le mariage d’amour a-t-il échoué ?, Grasset, 2010.

[2] Le Soir (Bruxelles) daté du 15/9/2010 a consacré deux pages à la sortie du livre de Pascal Bruckner. Sauf mention contraire, toutes les citations qui suivent sont tirées de cette interview.

[3] Le Seuil, 1977.

[4] Le Seuil, 1983.

[5] De l’amour, Le cherche midi, 2010.


 
 
 
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