GÉNOCIDE ARMÉNIEN : Les hommes politiques français dictent l’Histoire

« Ces guerres. Un moment dans l’histoire des hommes où la bêtise se fait plus grande, où une partie de l’humanité refait son plein de vertus guerrières pendant que l’autre dénonce les génocides. »
Paul Ohl

Jeudi 22 décembre 2011, dix ans après une première loi initiée par la gauche française, les députés de droite criminalisent le déni de génocide arménien. Le texte initial visait à sanctionner « la contestation du génocide arménien ». Il a été modifié le 7 décembre pour s’étendre à « la contestation de l’existence des génocides reconnus par la loi ». Il prévoit de punir la négation d’un génocide d’un an d’emprisonnement, d’une amende de 45 000 euros ou des deux. Il ne désigne pas nommément le génocide turc, mais l’autre génocide reconnu par la France est déjà protégé par la loi Gayssot, véritable chape de plomb qui sacralise les crimes de masse nazis à l’endroit des juifs. La gauche a voté pour mais a dénoncé, hypocritement une instrumentalisation du vote de la droite pour s’attirer les faveurs des 600.000 Arméniens, étant entendu que les 500.000 Français d’origine turque ne sont pas logés à la même enseigne, malgré leurs protestations. Pour Sinan, jeune Normand d’origine turque : « Ce qui nous choque, c’est qu’on veuille interdire la liberté d’expression. La Turquie est prête à discuter de ce génocide, mais en France, on ne laisse plus sa place au dialogue. Avec cette loi, on crée de la division entre les Turcs et les Arméniens qui, en France comme ailleurs, « s’entendent très bien. L’histoire ne doit pas servir la politique ».

Quelques petits rappels sur ce qui s’est passé en 1916

Interrogé par les journalistes du Monde, sur son refus de reconnaître le génocide arménien, Bernard Lewis, professeur à Princeton, déclare : « (..) Vous voulez dire reconnaître la version arménienne de cette histoire ? Il y avait un problème arménien pour les Turcs à cause de l’avance des Russes et d’une population anti-ottomane en Turquie, qui cherchait l’indépendance et qui sympathisait ouvertement avec les Russes venus du Caucase. Il y avait aussi des bandes arméniennes - les Arméniens se vantent des exploits héroïques de la résistance -, et les Turcs avaient certainement des problèmes de maintien de l’ordre en état de guerre. Pour les Turcs, il s’agissait de prendre des mesures punitives et préventives contre une population peu sûre dans une région menacée par une invasion étrangère. Pour les Arméniens, il s’agissait de libérer leur pays. Mais les deux camps s’accordent à reconnaître que la répression fut limitée géographiquement. Par exemple, elle n’affecta guère les Arméniens vivant ailleurs dans l’Empire ottoman. Nul doute que des choses terribles ont eu lieu, que de nombreux Arméniens - et aussi des Turcs - ont péri. Mais on ne connaîtra sans doute jamais les circonstances précises et les bilans des victimes. (...) Pendant leur déportation vers la Syrie, des centaines de milliers d’Arméniens sont morts de faim, de froid... Mais si l’on parle de génocide, cela implique qu’il y ait eu politique délibérée, une décision d’anéantir systématiquement la nation arménienne. Cela est fort douteux. Des documents turcs prouvent une volonté de déportation, pas d’extermination. »(1)

Pour Bernard Lewis, la vérité historique, l’honnêteté intellectuelle, et le devoir de mémoire auraient voulu que le souvenir des populations musulmanes d’Anatolie orientale massacrées par les Brigades de Volontaires Arméniens engagées dans les rangs des troupes tsaristes, soit également évoqué dans ce débat. Mais force est de constater que les Arméniens se gardent bien de parler des atrocités qu’ils ont commises à l’encontre des Turcs, et passent sous silence leur alliance avec la Russie contre l’Empire ottoman. Sur ce point précis, l’ouvrage de référence de la Turcologie française, « Histoire de l’Empire ottoman », est catégorique : « Il importe cependant de souligner que les communautés arméniennes ne sont pas les seules à avoir été laminées par le fléau de la guerre. Au printemps de 1915, l’armée tsariste s’est avancée dans la région du lac de Van, entraînant dans son sillage des bataillons de volontaires constitués d’Arméniens du Caucase et de Turquie. (...) Les statistiques de l’après-guerre font apparaître, pour chacune des provinces soumises à l’occupation russe et aux actes de vengeance des milices arméniennes, un important déficit démographique -totalisant plusieurs centaines de milliers d’âmes- dû pour une bonne part aux massacres perpétrés par l’ennemi » (Histoire de l’Empire Ottoman » page 625). Mais si l’on parle de génocide, cela implique qu’il y ait eu politique délibérée, une décision d’anéantir systématiquement la nation arménienne. Cela est fort douteux. Des documents turcs prouvent une volonté de déportation, pas d’extermination.(2)

Les Arméniens ne furent pas l’objet d’une campagne de haine comparable à ce que fut l’antisémitisme en Europe. La déportation, « quoique de grande ampleur », n’affecta pas les communautés d’Izmir et d’Istanbul. Les Ottomans avaient de solides raisons de se méfier des Arméniens qui voyaient dans les Russes « leurs libérateurs » et dont bon nombre s’enrôlèrent dans l’armée tsariste. La déportation était une pratique courante dans le système de répression ottoman. Sans doute ces massacres furent-ils « une horrible tragédie humaine », mais que dire des exactions commises par « des unités de volontaires arméniens » à l’encontre des populations musulmanes dans l’Est de la Turquie ? « Il n’existe aucune preuve sérieuse d’une décision et d’un plan du gouvernement ottoman visant à exterminer la nation arménienne. » (sic) (3)

Sur cette question de la planification, il a été établi, selon les turcologues français, que des historiens arméniens ont produit des faux documents pour étayer la thèse de l’intention préméditée et délibérée des massacres de 1915. Dans la très sérieuse « Histoire de l’Empire ottoman », il est fait état de ces faux documents (dits « d’Andonian »). Force est de constater, par ailleurs, que le terme « génocide » n’est pas une seule fois mentionné dans les pages de ce recueil consacrées aux événements de 1915-1916. (3)

La protestation turque

La Turquie, qui juge le texte inacceptable, a rappelé son ambassadeur en poste à Paris. Dans une lettre adressée la semaine dernière à Nicolas Sarkozy, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, prévenait des graves conséquences d’une telle législation sur les relations entre les deux pays, déjà compliquées par la candidature turque d’adhésion à l’Union européenne. « Je veux dire clairement que de telles mesures auront de graves conséquences pour les relations futures entre la Turquie et la France sur les plans politique, économique, culturel et dans tous les autres domaines, et que la responsabilité en incomberait à ceux qui ont pris cette initiative », poursuivait-il. « Ceux qui veulent étudier un génocide feraient mieux de se retourner sur leur passé et de se pencher sur leur propre histoire, sale et sanglante ». « Si l’Assemblée nationale française veut s’intéresser à l’Histoire, qu’elle prenne la peine de s’enquérir sur les événements en Afrique, au Rwanda et en Algérie. « Qu’elle fasse des recherches pour savoir combien de personnes les soldats français ont tuées, comment ils les ont tuées et avec quelles méthodes inhumaines », a ajouté le chef du gouvernement turc.

Recep Tayyip Erdogan a par ailleurs appelé la France à assumer son propre passé. "On estime que 15 % de la population algérienne a été massacrée par les Français à partir de 1945. Il s’agit d’un génocide", a-t-il déclaré, faisant référence aux violences commises lors du processus d’indépendance de l’Algérie de la domination française, entre 1945 et 1962. « Si le président français M. Sarkozy ne sait pas qu’il y a eu un génocide, il peut demander à son père Pal Sarkozy (...), qui a été légionnaire en Algérie dans les années 1940, a-t-il ajouté. Je suis sûr qu’il (Pal Sarkozy) a beaucoup de choses à dire à son fils sur les massacres commis par les Français en Algérie. » (4)

On se souvient que ce sont les socialistes qui ont initié la proposition de loi « tendant à réprimer la contestation de l´existence du génocide arménien », repoussée le 18 mai 2001, a finalement été adoptée à une très large majorité des... 129 (sur 577) députés présents. Le président de la République, le Premier ministre, le président de l´UDF, ont condamné cette initiative des députés sur le génocide arménien. La Convention européenne des droits de l´homme a jugé cette loi comme faisant « d´énormes dégâts aux relations UE-Turquie et, au passage, aux relations turques avec l´Arménie ».

Pour rappel, dix-neuf personnalités, (notamment Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Pierre Nora, Pierre Vidal-Naquet, Michel Winock) avaient demandé publiquement, le 13 décembre 2005, dans l´appel paru dans Libération, l´abrogation de la loi Gayssot qui punit ceux qui remettent en cause la Shoah. Les lois sur l’esclavage. « Toutes ces lois ont restreint la liberté de l´historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu´il doit chercher et ce qu´il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites. Ces lois sont indignes d´un régime démocratique. » (...) La France, n´est pas arménienne, il est vrai qu´elle n´était pas impliquée directement dans les massacres de 1915, bien que par sa politique impérialiste, elle a contribué au dépeçage de l´Empire ottoman et à l´exacerbation des tensions.(...) Pour les Arméniens de Turquie, premiers concernés : l´initiative française est une « imbécilité ». « Ceux qui nuisent à la liberté d´expression en Turquie et ceux qui cherchent à lui nuire en France ont la même mentalité ». Par réciprocité, des députés turcs ont débattu, sans conclure, d´un projet de loi visant à reconnaître un « génocide algérien » perpétré par la France, à l´époque de la colonisation. (...) Même le patriarche arménien de Turquie, Mesrob II, a critiqué l´adoption de la proposition de loi. Il a estimé que l´attitude de la France « sabotait » les efforts de dialogue entre les Turcs et les Arméniens. « Les Français, qui ont, dans le passé, placé divers obstacles sur la voie de la Turquie vers l´adhésion à l´Union européenne, ont, à présent, porté un coup sérieux au dialogue déjà limité entre la Turquie et l´Arménie. » (5)

(...) Les Occidentaux ont souvent du mal à appréhender la complexité turque, c´est un pays véritablement revenu de loin, qui a failli disparaître, après avoir été au centre d´une des plus brillantes civilisations. En même temps, l´identité turque moderne, laïque et républicaine se double d´une mémoire orientale à la fois vantée et refoulée. La République turque refuse de reconnaître l´existence d´un « sözde ermeni soykýrýmý » (prétendu génocide arménien). Ce n´est pas à la Loi d´écrire l´Histoire. C´est une dérive que l´on constate dans les États soumis à des tentations totalitaires Alors que, selon Pierre Nora, « l´heure est à une dangereuse radicalisation de la mémoire et de son utilisation intéressée, abusive et perverse », « notre responsabilité de parlementaires est de ne pas alimenter dans les hémicycles et les prétoires, une guerre des mémoires déclenchée par des associations communautaristes qui se servent des lois mémorielles ». (5)

Liberté pour l’Histoire

Justement à l’époque du vote de la première loi de 2001, Pierre Nora, membre de l’Académie française, l’historien Pierre Nora mettait en garde contre le projet de loi du PS. « Si ce projet passait, un seuil serait franchi. Après toutes les mises en garde contre les dangers des lois sur l’histoire, venues de tous les côtés, ce serait la porte ouverte à toutes les dérives. Un vrai défi. La tempête déclenchée, il y a quelques années en France, autour de Bernard Lewis relève du terrorisme intellectuel. (...) Or j’y insiste : en défendant la « liberté pour l’histoire », ce n’est pas notre « boutique » que nous défendons. Notre démarche n’est ni mandarinale ni corporatiste. C’est une question de bon sens, de raison, de liberté intellectuelle et d’intérêt national. L’emballement du législateur en matière mémorielle n’existe qu’en France sous cette forme. La fuite en avant risque d’être irréversible. En fondant « Liberté pour l’histoire », nous avions cru mettre un coup d’arrêt à cet emballement législatif. S’il passe, le verrouillage ici sera complet. Et cela, au moment même où la Turquie s’est engagée à reconnaître les conclusions scientifiques d’une commission paritaire d’historiens turcs et arméniens. Conclusion : il serait plus facile de discuter la question arménienne à Istanbul qu’à Paris. C’est un comble ! » (6)

Les risques sont grands pour un texte inutile. C’est l’avis de Pierre Beylau du journal le Point : « (...) La Turquie, membre de l’Otan, est aussi un pays-clé à la charnière de l’Europe et du Proche-Orient. Elle va enregistrer une croissance autour de 10% en 2011. Son marché intérieur (73 millions d’habitants) est considérable. La diplomatie turque joue désormais un rôle crucial dans le Monde arabe. Toute solution en Syrie passe inévitablement par Ankara. (...) Les crimes de l’histoire ont été innombrables : l’Holocauste nazi, les Khmers rouges, le stalinisme, les grands massacres de la Chine rouge. Et à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, en juillet 1962, il y a fort à parier que des voix s’élèveront du côté d’Alger pour mettre la France au banc des accusés. Belle opération ! » (7)

Les relations entre Ankara et Paris sont déjà très tendues en raison du refus de la France de voir la Turquie adhérer à l’Union européenne. Les négociations ont commencé en 2005, mais de nombreux chapitres sont actuellement bloqués par Paris. Ce vote va élargir durablement le fossé entre les Turcs de France et les Arméniens de France, plus largement c’est l’islam qui est visé. Et donc la communauté musulmane de France qui y verra encore une fois le deux poids, deux mesures. Pourtant, justement, des génocides, l’Algérie en a connus, en ces temps- là il n’y avait pas un Raphaël Lemkin pour forger le mot en 1946, l’attribuer exclusivement au génocide juif et en faire une marque déposée. L’Algérie a connu durant 132 ans un génocide au ralenti, Imaginons que dans la définition du mot génocide, il y ait mention de la volonté permanente et assidue de l´oppresseur d´éradiquer le vaincu sur une grande période, alors rentreraient dans cette appellation de génocide tous les crimes coloniaux et notamment, ceux commis en Algérie, les enfumades, les famines, les maladies imputables à l´invasion. Les statistiques montrent que la population en 1875 atteignait à peine la population d’avant l’invasion de 1830. Les massacres du 8 Mai 1945, et naturellement ceux du 17 Octobre 1961. Il faudra bien aussi que l’on parle de la réalité de la mort violente de plus d’un million de personnes pendant la guerre de la révolution.

Pour avoir absout des tortionnaires, voire les panthéoniser comme cela sera, dit-on, le cas de Bigeard, les Algériens ne pourront pas faire le deuil de leur passé à moins que la France - à la veille du 50e anniversaire de l’indépendance - à l’instar des Américains qui ont regardé leur histoire vietnamienne en face, fasse le geste de reconnaissance qui permettra un nouveau départ dans la dignité retrouvée pour chacun.

Professeur Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1. Bernard Lewis interview par J.P. Langellier, J.P. Peroncel-Hugoz Le Monde, 16.11.1993

2. http://www.tetedeturc.com/home/spip... 3. « Arméniens : Les explications de Bernard Lewis » (Le Monde, 1er janvier 1994)

4. http://www.lepoint.fr/monde/genocid...[Newsletter-Quotidienne]-20111224

5. Chems Eddine Chitour http://www.lexpressiondz.com/chroni... chitour/37711-Deux-religions,-deux-mesures.html

6. Frederic Fritscher, Alexis Lacroix Pierre Nora évoque un ’terrorisme intellectuel’ en France autour de la question arménienne Le Figaro, 17 mai 2006

7. http://www.lepoint.fr/monde/ou-va-l... armenien-vive-la-demagogie-22-12-2011-1411290_231.php

 
 
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2 commentaires
  • Triste France gouvernée par des arrivistes.

  • Eh oui, monsieur Chitour, tout est bon pour les politiciens dépravés. Toutefois, je me permettrais une petite remontrance à nos amis turcs. Depuis belle lurette, dans leur puissante progression d’est en ouest, les Turcs veulent être Européens. Est-ce bien sage de vouloir adhérer à une construction qui se délite ? D’autre part, pourquoi ne pas "fédérer" l’espace turcophone ? Pourquoi ne pas développer une politique d’amitié, de bon voisinage, de relations économiques intenses, avec ce vaste ensemble que constitue l’espace turcophone ?
    La Turquie serait alors à cet espace ce qu’a été la France à la construction européenne, son cœur ! (Sans que je fasse d’ailleurs de cette construction une "montagne" puisque ladite montagne n’a accouché que de la "souris" que nous connaissons et qui en plus est malade du cancer à 27). La Turquie pourrait être, devrait être, l’initiatrice d’un vaste projet dans une zone du monde où il faudrait de la diplomatie de qualité et du dynamisme économique, pour que l’ensemble des peuples autour de la Mer Noire et de la mer Caspienne se réconcilient et coopèrent pour la paix.

    La Turquie est membre de l’OTAN, arme dirigée toujours contre la Russie après qu’elle le fut contre l’Urss, ne l’oublions pas ! La Russie se sent isolée, encerclée. Pourquoi les Turcs ne le comprennent-ils pas ? Pourquoi, après une hésitation concernant l’uranium iranien, ont-il à nouveau tourné casaque ? On dirait que les Turcs ne veulent pas habiter en Asie. Ce n’est pas raisonnable. Le seul désir des dirigeants turcs et de faire de l’argent avec l’Europe. Ça n’a jamais constitué une politique. J’ai vécu quatre ans en Turquie et j’ai bien sentie cet affairisme, cette avidité commerciale, ce qu’au fond les Européens de « la concurrence libre et non faussée », recherchent désespérément ! Le business est devenu l’idéal de toute la terre. Ça nous conduira à la guerre.