LES HAREDIM : Une autre facette de l’intégrisme religieux

« L’Etat juif est ce personnage mythique qui conjoint les deux rôles de la victime et du héros. »
Alain Finkielkraut

Un événement a défrayé la chronique des médias. Il s’agit des heurts entre juifs ultraorthodoxes et le pouvoir israélien à propos de tenues vestimentaires. Ces Haredim se sont attaqués à des femmes et notamment à une fillette. Pour ajouter à la provocation, ils ont vêtu l’uniforme de la Shoah avec l’étoile jaune.

« Le port de l’étoile jaune, écrit Pierre Haski du journal Rue 89, par des ultraorthodoxes lors d’une manifestation, a choqué la société israélienne où la question de la religion cristallise les tensions. (...) Cette référence à l’holocauste des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale pour signifier à l’Israël laïque la colère des ultraorthodoxes a provoqué des réactions de choc et d’incrédulité de la part des leaders politiques de tous bords. Ils n’étaient pourtant qu’un millier à s’être rassemblés samedi soir sur la « place du shabbat », dans le quartier ultraorthodoxe de Mea Shearim, à Jérusalem Ouest, où vivent des dizaines de milliers de Haredim, la frange la plus religieuse de la population israélienne. Mais cette manifestation et les outrances auxquelles elle a donné lieu n’est que le point culminant d’une confrontation croissante entre les Haredim et la société laïque, en particulier dans cette ville charnière qu’est Jérusalem, où la cohabitation entre deux visions du monde est la plus explosive. Les Haredim représentent quelque 20% de la population de la ville, deux fois plus qu’à l’échelle du pays. (1) On remarquera le choix du mot frange à la place d’intégriste...

Qui sont les Haredim ?

Les Haredim ou « Craignant-Dieu » (en hébreu), souvent appelés « ultraorthodoxes » sont des juifs orthodoxes ayant une pratique religieuse particulièrement forte. Depuis la fin du XIXe siècle, ils rejettent partiellement la « modernité », que ce soit dans le domaine des moeurs ou des idéologies. Les Haredim vivent généralement en marge des sociétés laïques environnantes, même juives, dans leurs quartiers et sous la direction de leurs rabbins, seule source de pouvoir pleinement légitime à leurs yeux. C’est aussi le plus important groupe juif actuel affichant ses réticences face au sionisme, et même parfois son hostilité. La vision fondamentale des Haredim est que le monde qui les entoure est une source permanente de perversion. La télévision ou la publicité y sont une source d’images débauchées ou violentes. Les valeurs d’indépendance de l’individu, de relativisme idéologique, d’égalité des sexes ou des religions y sont régulièrement affirmées. Les Haredim rejettent originellement assez largement le sionisme, Selon une thèse historiquement dominante chez les religieux, Dieu a détruit le royaume d’Israël pour punir les juifs, et seul Son Messie peut le recréer ». (2)

« La vie en Terre sainte est possible, mais toute tentative autonome de créer un État est une révolte contre Dieu. Ainsi, le Talmud de Babylone dans son commentaire du Cantique des cantiques déclare : Qu’Israël ne « forcerait pas la muraille » (c’est-à-dire que le peuple d’Israël s’engage à ne pas conquérir Eretz Israel par la force). Que Yhwh a fait jurer à Israël qu’il ne se rebellerait pas contre les nations (c’est-à-dire que le peuple d’Israël s’engage à obéir aux gouvernements pendant son exil, en attendant « que la main de Dieu se manifeste aux yeux du monde »). Qu’en échange, Yhwh a fait jurer aux nations de ne « pas trop » (yoter midai) opprimer Israël. Cette vision, connue sous le nom des « trois serments, [...] a joué un rôle considérable dans la pensée religieuse antisioniste, et [...] est encore évoquée aujourd’hui par [...] les Netourei Karta et les Hassidim de Satmar ». La Shoah a donc été interprétée par certains Haredim comme la conséquence inévitable de la violation par les sionistes des deux premières promesses.(2)

« D’un point de vue socio-économique, leur refus (relatif) de l’éducation moderne et leur volonté de privilégier l’étude talmudique sur un travail dans le secteur marchand (surtout s’il est immergé dans le monde des laïcs) les amènent à des niveaux de vie assez modestes. Cette situation est particulièrement forte en Israël, où les communautés sont fermes sur ces points. Cette croissance parfois explosive entraîne des tensions avec les voisins. En effet, l’objectif des Haredim est d’avoir des quartiers homogènes et relativement clos. Quand les Haredim s’implantent en nombre dans un nouveau quartier, et c’est un mouvement permanent, ils tendent à y imposer leurs règles. Ainsi, à Jérusalem, « depuis quelques mois [fin 2007], les membres d’une ´´ patrouille de la pudeur ´´ s’en prennent aussi aux femmes vêtues selon eux de façon ´´ provocante ´´, qui circulent dans les quartiers habités par les Haredim (ultraorthodoxes) du nord de Jérusalem. La boutique de vêtements féminins Princesse, rue Méa Shéarim, reçoit régulièrement des visites de la patrouille. ´´ Ils nous demandent de retirer de la vente des robes qu’ils jugent trop courtes, explique le patron. Si on veut faire des affaires dans le quartier, il faut se plier aux règles : nos vêtements ne doivent rien laisser entrevoir de la peau, mis à part les mains et le visage ´´. Les Haredim ont beaucoup d’enfants. Grâce à tous ces enfants, l’expansion est rapide. Et de plus, le système d’allocations familiales permet aux familles de vivre sans un réel travail salarié (ils ont des besoins frugaux et modestes). C’est un vrai cercle vicieux, qui fait tout pour que les mômes ne soient jamais au contact du reste de la société, et arrivent à l’âge adulte largement incultes et ignorants (hors de la Bible). (2)

Les fondamentalistes juifs sont-ils les seuls ? A l’évidence non ! Si on connaît les centaines de milliers d’articles sur l’Intégrisme islamique, les fondamentalistes chrétiens se manifestent de temps à autre. En France, en décembre, une pièce de théâtre portant atteinte à l’image du Christ a violemment été combattue. Le choix des mots dénonçant les intégristes juifs n’est pas innocent : « ultrajuifs « ou » ultra-orthodoxe », ça donne de suite une image plus sympa que ’intégriste.

Pierre Haski de Rue 89 nous dit que tout commença il y a une semaine : « Le conflit fait rage depuis plusieurs semaines, depuis que des Haredim ont commencé à s’en prendre aux femmes dans la rue, vêtues de manière trop « légère » de leur point de vue. Une femme et une fillette sont devenues les symboles involontaires de cette crise ouverte qui place les Israéliens face à la question, jamais résolue, de l’identité de leur société. Naama Mergolis a huit ans, et habite Beit Shemesh, une ville située entre Tel-Aviv, la métropole de « perdition » au bord de la mer, et Jérusalem, la capitale trois fois sainte. A Beit Shemesh, les ultra-orthodoxes sont entrés en campagne contre l’école pour filles fréquentée par Naama, pourtant une école liée au courant sioniste religieux, mais trop « laxiste » à leurs yeux. Des ultraorthodoxes s’en sont pris de manière violente à des femmes aux abords de l’école, semant la terreur parmi les enfants. Lorsque Naama Mergolis a témoigné dans les médias israéliens sur « des gens méchants qui m’attendent dehors et veulent me faire du mal », les Israéliens ont été bouleversés, s’agissant d’hommes qui se réclament de la religion ».(1)

« Israël poursuit Pierre Haski, s’est créé en 1948 par un compromis historique entre des pères fondateurs issus du sionisme de gauche laïque, comme David Ben Gourion, travailliste et pas pratiquant, et le courant religieux du judaïsme. Il en est résulté un équilibre fragile, qui fait d’Israël une société sans séparation entre la synagogue et l’Etat, avec des lois dont certaines sont héritées de l’époque ottomane. « Les fondateurs de cet Etat l’ont créé selon une vision laïque, préconisant la renaissance économique, sociale et culturelle du peuple juif. A cette conception, s’oppose, dès la fin du XIXe siècle, celle des milieux religieux désireux de créer, en pays d’Israël, une société juive qui pratiquerait les commandements de la Torah - de la Bible. (...) Le problème est d’autant plus explosif que la minorité la plus extrémiste des ultraorthodoxes, bardée de la certitude d’incarner la volonté divine, n’hésite pas à braver la loi des hommes, à l’image de l’assassin de Yitzhak Rabin en 1995, ou, plus modestement, de ceux qui ont voulu imposer leurs règles au sein d’un bus de la compagnie Egged. » (1)

Les réactions furent nombreuses. Plusieurs dirigeants du gouvernement (Netanyahu, Barak, etc.) ou des formations politiques (Livni, etc.) se disent très choqués par les actions des Haredim. Pour Gideon Levy, journaliste de gauche, il ne faut pas s’y fier. Ces mêmes dirigeants envisagent une deuxième opération Plomb Durci contre Gaza dans un avenir très proche. Une occasion de focaliser sur les actions des Haredim pour éviter que les gens réfléchissent sur un assaut meurtrier éventuel. On sait que l’ambiguïté entre nationalisme et religion date en fait des tout débuts du Yishouv.

Dans « Aux origines d’Israël », Sternhell remarque que « de fait, la Bible a été l’argument suprême du sionisme. Ce n’est pas seulement la tension entre les aspirations divergentes des sionistes et celles des religieux qui sont à la source du conflit. C’est aussi le fait que la religion ne s’est pas laissée laïciser par le mouvement sioniste, ce qui peut se comprendre du point de vue des religieux.

On comprend dans ses conditions le glissement inexorable d’un Etat - en théorie - de tous ses citoyens - à un Etat réservé exclusivement aux Juifs. Une preuve ? Le Parlement israélien doit prochainement débattre d’un projet de loi qui définirait Israël comme un « Etat juif ». Un projet qui isolerait un peu plus les citoyens arabes de ce pays et tendrait encore davantage les relations avec l’Autorité palestinienne.

« Doit-on parler d’un Etat juif plutôt que de l’Etat d’Israël ? Un Etat peut-il être juif et démocratique ? Le Premier ministre Benyamin Netanyahu et ses alliés de l’extrême droite, emmenés par le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Liberman, tentent d’imposer ce nouveau vocabulaire à leurs partenaires internationaux. Le Parlement israélien (Knesset) a pour sa part été saisi d’une proposition de loi qui définirait de façon plus stricte la notion d’Etat juif en l’inscrivant dans la Constitution : l’arabe ne serait plus langue officielle et la loi hébraïque servirait de source d’inspiration au législateur.(..) » (3)

On comprend aussi que tout sera mis en oeuvre pour pousser les Arabes palestiniens vers la sortie. Cinquante rabbins ultraorthodoxes ont cosigné une lettre rendue publique le 7 décembre, dans laquelle ils affirment que « la Torah interdit de louer ou de vendre une propriété à un non-juif », les Arabes israéliens étant la principale cible de cette initiative, rapporte Yediot Aharonot. Plusieurs personnalités israéliennes ont dénoncé ce manifeste. Shmuel Eliyahou, le chef rabbin de Safed, une ville du nord d’Israël, a été le premier, en octobre, à appeler les habitants de sa ville à ne pas louer ou vendre des appartements à des Arabes.

Les dérives d’une lecture littérale des textes sacrés

Plusieurs thèmes tels que le voile, la lapidation sont communs aux trois religions. Mais quand il s’agit de diaboliser - eu égard au monde actuel et non dans le contexte d’alors - seul l’Islam est voué aux gémonies. S’agissant du Voile dans l’Epître aux Corinthiens Paul déclare : « Je veux cependant que vous sachiez que Christ est le chef de tout homme, que l’homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef de Christ. (...) Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile » La lapidation existait comme châtiment avant que le Code d’Alliance ne soit donné par Dieu à Moïse au Sinaï, mais elle fut intégrée dans ce Code par la suite et elle est restée au fil du temps le mode d’exécution privilégié des Israélites sanctionnant des crimes considérés comme des offenses d’ordre public comme : le meurtre, l’apostasie, l’idolâtrie, le blasphème, la violation du sabbat, l’adultère, l’inceste etc. C’était un geste de rupture, une sanction collective, exécutée collectivement contre un membre de sa communauté. Pourquoi lapider ? On n’avait pas, à cette époque, une conception individuelle du péché. La faute d’un individu était vue comme une maladie qui était venue se loger au coeur de la communauté et qui risquait, si elle n’était pas enlevée, de contaminer le corps tout entier. On devait donc s’en débarrasser au plus vite. Il fallait retrancher, de son sein, le fautif : « Tu ôteras le mal du milieu de toi » (Dt 21,21) ! » (4)

Ainsi donc, la lapidation figure dans les autres religions monothéistes, chrétienne avec l’interpellation de Jésus contre la lapidation de la femme adultère, mais aussi, dans la partie hébraïque de la Bible, on voit les prophètes juifs lapidés par les leurs. Donc, tout est relatif !

Je ne peux m’empêcher de citer une lettre d’un auditeur qui s’interroge s’il faut appliquer à la lettre ce que dit la Bible. Il écrit : « J’apprends beaucoup à l’écoute de votre programme et j’essaie d’en faire profiter tout le monde. Mais j’aurais besoin de conseils quant à d’autres lois bibliques. Par exemple, je souhaiterais vendre ma fille comme servante, tel que c’est indiqué dans le livre de l’Exode, chapitre 21, verset 7. A votre avis, quel serait le meilleur prix ? »(5)

« Le Lévitique aussi, chapitre 25, verset 44, enseigne que je peux posséder des esclaves, hommes ou femmes, à condition qu’ils soient achetés dans des nations voisines. Un ami affirme que ceci est applicable aux Mexicains, mais pas aux Canadiens. Pourriez-vous m’éclairer sur ce point ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas posséder des esclaves canadiens ? J’ai un voisin qui tient à travailler le samedi. L’Exode, chapitre 35, verset 2, dit clairement qu’il doit être condamné à mort. Je suis obligé de le tuer moi-même ? Pourriez-vous me soulager de cette question gênante d’une quelconque manière ? Quand je brûle un taureau sur l’autel du sacrifice, je sais que l’odeur qui se dégage est apaisante pour le Seigneur (Levitique. 1:9). Le problème, c’est mes voisins : ils trouvent que cette odeur n’est pas apaisante pour eux. Dois-je les châtier en les frappant ? »(5)

« Un dernier conseil. Mon oncle ne respecte pas ce que dit le Lévitique, chapitre 19, verset 19, en plantant deux types de culture différents dans le même champ, de même que sa femme qui porte des vêtements faits de différents tissus, coton et polyester. De plus, il passe ses journées à médire et à blasphémer. Est-il nécessaire d’aller jusqu’au bout de la procédure embarrassante de réunir tous les habitants du village pour lapider mon oncle et ma tante, comme le prescrit le Lévitique, chapitre 24, versets 10 à 16 ? On ne pourrait pas plutôt les brûler vifs au cours d’une simple réunion familiale privée, comme ça se fait avec ceux qui dorment avec des parents proches, tel qu’il est indiqué dans le livre sacré, chapitre 20, verset 14 ? »(5)

Les contradictions de la société israélienne notamment l’aspect ultrareligieux - traités d’une façon indulgente, voire complice par les médias occidentaux qui sont très prudents dans le choix des mots - vont de plus en plus apparaître au grand jour. Si les Haredim sont contre le sionisme, ils abhorrent encore plus les Arabes israéliens qui sont les futurs variables d’ajustement d’un hypothétique accord, car ils n’auront plus vocation à rester dans un Etat qui se veut juif.

Professeur Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1. Pierre Haski : Israël confronté aux provocations des ultrareligieux juifs Rue 89 janvier 2012

2. Les Haredim : Encyclopédie Wikipédia

3. http://www.courrierinternational.com/ article/2011/12/21/israel-quel-est-ton-nom

4. http://www.interbible.org/interBible/ decouverte/comprendre/2009/clb_090515.html

5. Cri du peuple 1871 : http://www.mleray.info/article-a-to...

 
 
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