Heureuse celle qui pleure l’amant perdu

Alors qu’elle avance lentement dans les ruelles étroites et enchevêtrées à peine animées de la haute Casbah, une voix masculine sur fond de musique douce et lente s’échappe d’une demeure construite sur le point culminant de ce lieu qui, malgré son état de délabrement, ne se lasse pas de charmer et d’enchanter les âmes fuyantes. A l’heure du crépuscule maudit.
Soudain, elle a la vague impression d’entendre des chuchotements. Là… Derrière elle. Non… Non… Juste là… Devant son visage ébahi. Dans le creux de ses oreilles qui bourdonnent de peur. Des Bouts de récits. Des fragments de révélations à peine audibles. Susurrés… Vécus sur le chemin de jadis. Peuplé de secrets engloutis par les terres du couchant.
Là… Là… Sur les murs de cette grande maison ancestrale hantée par la malédiction. Oui ! Oui ! Sur la façade lézardée de cette demeure qui abrite des êtres fatigués de vivre une existence en proie au désordre et à la déperdition. Et tout à coup, sur son corps assiégé par l’étonnement, une foultitude de mots. Qui tournent le dos à l’échec de cette tentative désespérée de donner un sens à cette vie en éclats. Des mots… des mots… des mots… Oui. Oui. Des mots. Ô malheur ! Les voilà qu’ils parlent une langue désarticulée. Son sens échappe à sa compréhension.
Mais… ces mots ? Que… Que disent-ils ? Que… Que racontent-ils ? Ces mots… Qui réveillent des blessures antiques. Ces mots… Qui… Qui… Qui… Mais… On dirait une légende qui ressemble à l’image tremblante de la mort… L’histoire de… cette créature qui a renoncé au monde.
Un jour… Un soir… Alors que le bonheur courait à perdre haleine dans les interstices de sa vie sentimentale. Devenue un immense champ de ruines depuis que l’autre… Celui qui émoustillait ses sens. Cet homme qui la comblait de volupté. Jubilatoire. Libératoire. Transcendante. S’en alla vers d’autres cieux. D’autres horizons. D’autres corps. – Chut… ! Son esprit se laisse emporter par les péripéties de la Fille de la Casbah. Cette femme… Impuissante. Aux bras ballants. Au dos courbé. Au cœur blessé. Qui regarde sa peur glisser hors du temps.
- Ecoute… Ecoute… Son histoire qui se laisse bercer par la musicalité de ce verbe poétique qui déborde de beauté. Ce cabaret de tendresse. De sensibilité. Et de finesse qui entonne l’hymne de l’amour et de la vie qui éveille aux émotions.
- Regarde… Regarde… Cette créature qui dans son sommeil se promène au milieu d’un espace de plein air bordé d’arbres fruitiers. Venus de Damas. De Bagdad. De Constantinople. De Grenade…
- Hume… Hume… Ces senteurs qui parfument ce jardin interdit et hors d’atteinte. Ah, ces odeurs de cannelle, de clou de girofle, de jasmin, de vanille qui embaument les petites rues qui montent, descendent et serpentent les maisons aux grandes portes de bois sculpté. Et au milieu de ces joyaux architecturaux défigurés par les colères du temps, une forte et agréable odeur de fleur d’oranger vient caresser ses narines.
A l’articulation de la rue des Sebaghines et de la rue des Seyaghines, trois bâtisses néo-mauresques offrent au regard une décoration richement ornée de faïences jaunes, bleues et blanches à motifs géographiques et floraux. La coupole blanche et le faux minaret de la maison du milieu attirent son attention.
A peine porte-t-elle sa main gauche à la porte de bois de cèdre sculpté que celle-ci s’ouvre devant sa vue. A l’entrée, un escalier en marbre blanc mène vers un vestibule qui donne accès à une seconde porte en bois sur laquelle est inscrit en lettres dorées : N’OUBLIE PAS. TOUT EST POSSIBLE.

- Ecoute… Ecoute… Trois coups de poing sur le bois. Grincement. La porte qui va. La porte qui vient. On dirait… On dirait qu’une main l’ouvre lentement pour la refermer aussitôt. Dans sa mémoire auditive, l’écho d’un sanglot. Puis un deuxième. Un troisième. Un torrent de sanglots gronde dans le silence du temps. Un rythme respiratoire accéléré. Une voix féminine. Lasse. Caustique. Mais ne vient-elle pas d’entendre le rire moqueur d’un homme ? Son ouïe guette. Mais…
Toujours la même voix. Elle pleure des mots hachés. Elle crache un monticule de lamentations. Des milliers de verbes à l’infinitif et d’adjectifs arpentent l’espace dans un va et vient précipité.
Des mots… des mots… Encore des mots. Un déluge de mots. Qui pleurent la disparition de l’être disparu dans le silence des nuits tourmentées. Une flopée de mots. Qui dénoncent un présent lointain habillé de terreur et de violence. Une histoire gravée sur le mur de la tourmente racontée par une voix fluette. Qui narre l’épopée d’une femme naufragée de l’amour. Qui pleure la traversée solitaire de son attente d’un hypothétique retour de son amant disparu dans l’écume blanchâtre des vagues.
Et dans le flot de ces hallucinations, des impressions de déjà vu errent dans les dédales de sa mémoire. C’est alors qu’elle s’est souvenue de l’histoire que sa mère lui racontait lorsqu’elle était petite : la légende de la Fille de la Casbah, cette femme de la honte qui déshonora son père, le roi de la ville ancienne en se donnant à ce peintre roumi qu’elle avait connu discrètement pendant qu’il peignait à l’intérieur du palais paré des mille et une merveilles du style architectural mauresque.
Et au fil des jours, ils avaient pris l’habitude de se retrouver à l’heure de la sieste, dans la pièce jouxtant la terrasse, à l’insu de toute la maisonnée.
Pendant des heures et des heures, ils vécurent heureux au rythme des paroles de leurs corps qui sonne dans ce vestige du passé comme des partitions d’un hymne à l’extraordinaire envie de prolonger la vie dépouillée de ses entraves et des ses impossibilités. Mais voilà qu’un matin, une nouvelle au visage blafard de la lâcheté tomba comme un couperet. Car dès que sa mission arriva à échéance, l’amant secret retourna dans son pays lointain. Il s’en alla sans même en parler à son amante.
La nouvelle ne tarda pas à faire le tour de la vieille ville. Afin de faire taire les mauvaises langues et de laver son honneur, le roi annonça les fiançailles de sa fille avec son homme de confiance. En apprenant la nouvelle, la Fille de la Casbah se mit à pleurer et à hurler. Ses sanglots et ses cris résonnèrent loin. Très loin. Jusqu’au Royaume de l’au-delà. Puis elle sombra dans un mutisme qui inquiéta plus d’un. Trois jours passèrent. Trois nuits s’écoulèrent. Le roi commençait à s’impatienter. Lorsque sa patience arriva à bout, il ordonna à ses hommes de forcer la porte de la pièce où s’était enfermée sa fille. Lorsque ces derniers s’introduisirent dans le lieu de retraite de la fille du roi, à leur étonnement, la pièce était vide. La Fille de la Casbah avait bien et bel disparu.
Ils attendirent des jours et des jours. Des mois et des mois. Mais… Un véritable mystère…
Depuis, le fantôme de la jeune fille hante le palais. Du lever du jour jusqu’à midi, elle se livre à son activité préférée : elle parle. Parle. Parle. Parle. Elle crache tout le flot de mots et d’images qui encombre sa douleur et ronge sa souffrance. Elle déverse tout ce chapelet de mots qui chante sa peine. Raconte l’ivresse de ses passions. Et dit le monde de ses rêves inachevés.
J’avoue ! Oui. J’avoue ! J’ai longtemps cru à cette histoire à l’issue malheureuse. J’ai beaucoup pleuré en pensant à la douleur de la Fille de la Casbah. J’ai même maudit ma cousine qui, un jour m’informa que cette histoire avait une visée moralisante et qu’elle n’était que pure invention de l’imaginaire collectif.
Et ce n’est que quelques années plus tard que j’ai appris que beaucoup de mères racontaient la même histoire à leurs filles. C’est alors que je compris que cette légende était un moyen pour décourager tout désir féminin hors des liens du mariage. En la racontant, les mères cherchaient ainsi à dissuader leurs filles de toute incartade et de tout déshonneur car qui pouvaient mieux que les filles être garantes de l’honneur des hommes ?
Ne m’a-t-on pas assez répété que l’honneur de la famille se trouvait entre les cuisses des femmes ?
Intriguée par cette phrase, il m’arrivait très souvent de m’enfermer dans la salle de bains et à l’aide d’un miroir, je passais des heures entières à observer le reflet de mes cuisses et de ce fameux trou noir qui fait l’objet de tant de tabous et d’interdits.
Ah, l’enfance ! Ce temps de l’innocence et de l’insouciance !


 
 
 
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10 commentaires
  • Heureuse celle qui pleure l’amant perdu 12 janvier 2012 14:33, par Libre Plume

    C’est un très beau texte, vraiment.

  • Heureuse celle qui pleure l’amant perdu 12 janvier 2012 15:46, par Keizer Soze

    Bonjour,

    Merci pour ce texte très évocateur des parfums, de l’architecture, bref, des mille et une merveilles orientales... Juste un mot concernant l’expression "trou noir" que j’aurais volontiers changée pour "anfractuosité fuligineuse"... Est-ce dû à un réflexe de ma condition d’homme ?... je me pose très sincèrement la question...

    Bien à vous, K.S.

  • Heureuse celle qui pleure l’amant perdu 13 janvier 2012 02:55, par CLM

    Merci Nadia,

    Mieux qu’un trou noir, le corps intime de la femme, est une jarre de sirop dont la lubrifiance sucrée, enivrante, fait saliver au garde-à-vous le serpent mâle friand du dynosiaque sensuel !

  • Merci pour vos appréciations. D’autres textes suivront.

    Nadia

  • Heureuse celle qui pleure l’amant perdu 17 janvier 2012 03:14, par larbi chelabi

    Pousser tant de jérémiades pour accoucher d’une morale hasardeuse, voilà, pour ceux et celles qui en doutaient encore, qui rassure grandement sur le féminisme à la sauce ni ’’Putes ni soumises’’ .
    Simone de Beauvoir et Angela Davis pensaient avec leurs têtes. Leurs avatars se plaisent à revisiter des lieux communs. Quand quelqu’un a dit une fois que ’’l’honneur de la famille se trouvait entre les cuisses des femmes’’, il ne sert à rien de le rabâcher car, d’abord l’expression n’est pas belle, ensuite elle est usée jusqu’à la corde. Pour preuve
    Djemila Benhadid, une hystérique de la ’’foufoune’’, la répète en boucle sans s’en lasser.
    J’invite madame Nadia Guessous à méditer cette belle pensée de Chamfort : ’’De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui le font en silence’’.

    • Tout d’abord, mon nom est Nadia Agsous et non Guessous comme vous l’écrivez sans que vous preniez la peine de vérifier l’orthographe du nom de l’auteure. Bref... Je passe... Quoique cet aspect qui vous semblerait comme un détail en dit long sur votre capacité de compréhension de ce texte que vous attaquez comme si j’avais touché à votre "honneur". ce que j’écris ne vous plaît pas ? Vous avez le droit. Ce que je dis ne correspond pas à votre vision de l’objet traité dans ce texte. vous avez le droit. Mais... de Grâce, évitez vos expressions qui expriment du mépris pour ce que, moi, en tant que femme, ressens et pense. Oui, Monsieur, on nous a toujours répété encore et encore que l’honneur de la famille se trouve entre les cuisses des femmes. On nous a toujours bassiné avec l’idée que l’honneur du père et de la famille élargie dépend du comportement des femmes notamment sur la sphère du public. Oui. Oui. Et oui. Si vous ne le savez pas, et bien j’aurai au moins servi à quelque chose. Si vous l’avez oublié, et bien, je suis là pour vous le rappeler et surtout pour tirer la sonnette d’alarme sur des mentalités rétrogrades, conservatrices, intégristes qui ont tendance à empoisonner la société algérienne. Qu’est ce que mon texte a touché chez vous ? Votre égo de mâle ? Tant pis ! Je n’en suis pas responsable. Mais votre attitude, votre commentaire ne m’étonnent guère. Dès qu’une femme prend la parole et parle avec son corps et prend la liberté de briser les tabous, elle devient l’ennemie à abattre. elle devient insignifiance, bête, et surtout comme vous le faites si bien, elle devient indigne. SI Simone de Beauvoir et Co ont réfléchi avec leur tête, sachez Monsieur, que je prends la liberté de réfléchir avec ma tête et mon corps. Et cela, c’est très nouveau dans la littérature algérienne. y en a marre de la "Horma" et de la "Fatma". Y en a marre du "politiquement, socialement, sexuellement correct" D’autres textes suivront et please si cet espace est pour vous l’occasion de déverser votre hargne conservatrice et rétrograde, abstenez vous de commenter mes textes et surtout ne les lissez pas !

      Bien cordialement

      Nadia AGSOUS

      • Heureuse celle qui pleure l’amant perdu 18 janvier 2012 23:49, par Libre Plume

        @ Nadia,
        Voilà, ça c’est fait ! et très bien dit en plus !
        Votre réponse à Mr Chelabi est on ne peut plus claire et, comme je suis d’accord avec vous !
        Bien cordialement.

  • Heureuse celle qui pleure l’amant perdu 18 janvier 2012 18:31, par Amir

    Deux remarques, chere Nadia.

    D’abord ’’De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui le font en silence’’ convient mieux à ton antagoniste, surtout la 2eme partie de la phrase, qu’à vous et j’aurais aimer que ces propos ne vous ne mettent en colere à ce point.

    Ensuite, ton texte premier me touchait et je me disais que c’est bien que chacun defende ses valeurs (surtout anciennes) meme si ça ne plait à autrui (Larbi et ses congeneres) mais le second, avec ton attaque des principes ancestraux contredit ce que j’avais souhaiter/imaginer .
    Aussi, ce n’est pas seulement l’honneur de la famille restreinte que depend l’honneur de la femme mais de la planete entiere et de la civilisation humaine.
    UN HOMME EST UN HOMME QUAND IL A EU D’ABORD UNE MERE POUR LUI FAIRE VOIR ET COMPRENDRE LE MONDE, PUIS QUAND IL A UNE EPOUSE QUI LE SOUTIENT, LUI ET LEURS ENFANTS, PUIS, UNE FILLE POUR LUI MONTRER L’EVOLUTION DU MONDE ET DE LA JEUNE EN PARTICULIER.
    Je dirais que la VALEUR DE TOUTE L’HUMANITE PASSE PAR LA OU VOUS AVEZ MENTIONNE.

    • Ce texte pose la problématique de l’identité d’autrui que l’on assigne aux femmes depuis des lustres. Ce texte questionne la morale conservatrice qui a tendance à faire des femmes des « mineures à vie » qui n’ont droit à une sexualité que dans le cadre des liens du mariage. L’honneur de la famille qui dépend du comportement des femmes est toujours de vigueur dans notre société et cette problématique a été analysée par bien des auteurs. L’ouvrage éclairant est bien celui de Pierre Bourdieu où il traite de la domination masculine dans la société kabyle. Et ce que ce sociologue dit au sujet de la place, du statut et du rôle des femmes chez les Kabyles est valable pour les autres régions d’Algérie. On peut juste « reprocher » à P. Bourdieu de figer les rapports sociaux de sexe et de ne pas placer les rapports hommes/ femmes dans une perspective interactive.
      Vous parlez de votre mère, de votre épouse, de votre fille. ! Oui c’est bien cela :
      « Mère de, épouse de , fille de », ah, cette sacrée identité de procuration si chère à beaucoup de personnes , notamment aux hommes qui n’hésitent pas à un seul instant à s’emparer de tout ce qui vient de l’Occident notamment en matière technologique, matériel et j’en passe dans les actes quotidiens de leur vie. Mais dès lors qu’il s’agit des femmes, ils se retranchent derrière la tradition et la horma. Cette attitude n’est pas que le propre des hommes mais des autorités également. Au nom de la spécificité culturelle, au nom de la tradition, au nom de la religion, on s’arroge le droit de maintenir les femmes dans un statut de minorité. De quel droit ?
      Les femmes ne sont la propriété de personne . Elles sont des êtres humains à part entière. Elles sont libres. Elles ont une tête et donc la capacité de réfléchir et de guider leur vie en fonction de leurs besoins, leurs désirs, leurs fantasmes…
      Arrêtons de croire que les femmes ont constamment besoin d’un chaperon, d’un gardien, d’un sauveur, d’un guide.
      Les femmes ont une tête. Elles ont également un corps. Ce corps est leur propriété. Et nul n’a le droit de se l’approprier.
      Rassurez-vous : ces propos et ce positionnement ne font de moi ni « une putain », ni « une hizb frança (en réponse à cette personne qui m’assimile à « Ni putes ni soumises »), ni une traître, ni un « épervier du colonialisme », ni une « moutabarija » (dévergondée). Ce que j’écris là ne relève pas de l’ordre du sexuellement incorrect encore moins du « haram ». Mais il s’inscrit plutôt dans un souci de combattre l’obscurantisme, les rapports de domination, le conservatisme et tout ce qui contribue à dévaloriser et à avilir la personne humaine. Et les femmes sont partie intégrante de cette Humanité. Une Humanité libre et libérée des valeurs qui emprisonnenent et innibent les corps et forcèment les têtes.
      Ce n’est pas un pur hasard si dans la société algérienne, les rapports amoureux se passent dans l’underground et que les couples se cachent pour s’aimer.

      Bien cordialement

      • Heureuse celle qui pleure l’amant perdu 21 janvier 2012 17:13, par CLM

        @dernier(ère) intervenant(e), c’est un faux problème et en partie, du féminisme susceptible, car les femmes aussi, cela va de soi, lorsqu’elles évoquent les hommes, pensent à leur mari, leur fils, leur frère.

        N’est-ce pas cela l’interlocution ?! Le brave Bourdieu n’a point péché en cela...

 
 
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