Il y a vingt ans Boudiaf ouvrait les portes de l’espoir

« On ne choisit pas entre la peste et le choléra »

Cette phrase de Jacques Duclos, ancien premier secrétaire du Parti communiste français, résume le dilemme du citoyen algérien coincé entre une vision de l’islam rétrograde et opportuniste et des partis laïcs qui n’ont de laïcs que le nom. Le dénominateur commun de ces partis est la course effrénée pour le pouvoir, non pas d’une façon désintéressée car proposant à l’Algérie une vision de société en phase avec la marche du monde, mais pour des rentes de situation. Il y a vingt ans, c’était hier ! Boudiaf avec sa lucidité avait donné l’espoir aux millions de jeunes. Où en sommes-nous vingt ans après ? Est-ce que nous avons tiré toutes les leçons à la veille d’autres échéances électorales du même type que celle d’il y a vingt ans avec un spectre réel ou supposé d’un retour à la case départ de décembre 1991 ? En Algérie, il y a un sommeil trompeur. On règle nos problèmes par les barils de pétrole. D’une certaine façon, on consomme et on répartit la rente. Le problème crucial n’est donc pas pour l’immédiat, il viendra inéluctablement. Nous avons le choix entre préparer l’avenir en tenant compte du déclin imminent de nos ressources ou de subir violemment la pénurie. C’est à ces signes que l’on distinguera les Hommes d’Etat fascinés et s’occupant de l’avenir et les hommes politiques préoccupés d’par leur avenir sachant que pour eux, après eux le déluge. C’est par cette catégorie de satrapes que les peuples arabes sont encore gouvernés !

Le grand malheur des pays arabes est justement d’avoir cette grande ressource énergétique car elle fausse tout. Ce sont des pays qui ont tous raté la décolonisation, qui n’ont pas pris le bon chemin à leur indépendance. Il y a eu un accaparement du pouvoir par des élites qui ont été adoubées par les anciennes puissances coloniales. Ceux qui nous ont dirigés avaient plus besoin de l’approbation des pays occidentaux que de celle des peuples.

Il y a vingt ans, en Algérie, nous étions bien seuls à nous égosiller. 200.000 morts plus tard, on a compris qu’il y avait aussi le problème du terrorisme. Pendant la décennie 1991-2001, l’Algérie était seule à en payer le tribut. Le pays est sorti exsangue de sa révolution, et du point de vue psychique, nous avons été très perturbés. Le Printemps arabe, « on a déjà donné », on est passés par là. Tant qu’il y aura une ingérence externe et que la démocratie viendra de façon exogène et non pas endogène, cela ne marchera pas. Pourquoi voulez-vous que l’Algérie bouge ? Nous refaisons tout juste surface actuellement. Nous essayons d’abord de réconcilier notre peuple avec lui-même.

Pourquoi sortir dans la rue ? A hauteur de 8000 dollars par an et par habitant, le niveau de vie moyen algérien est raisonnable grâce au pétrole. Il faut aller vers plus de démocratie, plus d’ouverture, bien sûr. Nous souhaitons que l’alternance se fasse, que ceux qui nous gouvernent passent la main, mais dans le calme et la sérénité.

Après avoir émargé jusqu’à plus soif au râtelier de la République, le MSP crache dans la soupe ! déclare ne plus être d’accord avec les autres partis de l’Alliance, chacun accusant l’autre d’avoir vidé de son sens les réformes promises par le Président en avril 2011. En clair, tout le monde s’accorde à dire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

Pourquoi alors des élections ? pour élire qui, sur quel programme, celui qui permet de proposer un projet de société pour permettre à l’Algérie de conjurer ses vieux démons ou celui qui permet de faire perdurer les satrapies ? Boudiaf serait mort pour rien lui qui, au péril de sa vie pendant la révolution, a donné sa vie pour une Algérie digne tournée vers l’avenir. Une Algérie réconciliée avec son histoire, qui aspire à avoir des leaders qui ne font pas dans l’exclusion mais dans l’inclusion, qui ne s’imposent pas sur le cadavre d’autrui mais par leur compétence, voire leur charisme personnel On peut comprendre alors le ministre de l’Intérieur quand il dit craindre un fort taux d’abstention.

Je rappelle simplement que les Algériens, quand ils sentent qu’on ne les trompe pas, adhèrent en masse et il n’a pas besoin d’enveloppes ou de sermons religieux pour leur faire retrouver le chemin des urnes. Pour élire Zeroual, les Algériens se sont déplacés en masse. Que proposent les partis politiques ? Rien de consistant ! Ailleurs, chaque phrase prononcée est adossée à une étude fine où tout est pesé, ici on fait dans l’irrationnel. En dehors des 300 mots creux, à savoir l’Algérie pays des miracles, du million et demi de chahids qui, pour la cause, vont servir de caution à l’entreprise de falsification, en dehors des slogans de démocratie -entendons par là (pour les autres), chiche que les partis politiques boycottent, s’ils le font c’est qu’il n’y a rien à gratter cette fois.

S’ils ne le font pas c’est qu’ils attendent un retour d’ascenseur. Je voudrais simplement rappeler à ceux qui instrumentalisent le sacré, que l’Algérie est un pays musulman depuis quatorze siècles, c’est inscrit dans la Constitution. Pourquoi un parti politique ? Je voudrais par la même rappeler que la culture est aussi - ou devrait être - un invariant pour tout le pays, inscrit dans le marbre. Pourquoi alors un parti politique ?

Mon analyse de la situation actuelle portera sur des faits. Je vais articuler mon plaidoyer sur ce que j’appelle sans qu’elles soient exhaustives, les trois errances : l’errance identitaire, l’errance dans le système éducatif, et l’errance dans le pompage frénétique du pétrole. Quelle histoire devons-nous apprendre à nos enfants si nous ne sommes pas d’accord sur les fondamentaux ? Nous devons réconcilier notre peuple avec son histoire que nous devons assumer avec ses heurs et malheurs. Devrons-nous aller vers une laïcisation débridée ou devons-nous mettre le cap sur le Moyen Age en termes de modernité ? C’est une lutte sourde du fait que nous n’osons pas aborder les problèmes d’une façon sereine et du fait aussi que chaque camp reçoit d’une façon ou d’une autre des appuis externes ; c’est soit un arabisme débridé des métropoles moyen-orientales dont on connaît les limites, soit une métropole occidentale qui nous encourage, qu’on le veuille ou non, à nous atomiser.

Le résultat des courses est que la « accabya » est toujours à l’honneur, même la révolution n’y échappe pas, l’ancien président de la République lui aussi assène ses vérités, il n’y a que lui qui a fait la Révolution, les autres au mieux n’ont rien fait, au pire ont été des régionalistes, voire des traîtres.

La dernière révolution (1954-1962) s’inscrit dans une longue lignée de révolte, elle a eu l’immense mérite d’avoir soudé les Algériens du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest, n’en déplaise aux diviseurs de tout poil ! L’histoire devra être écrite et ne pas être prise en otage par ce qu’on appelle la famille révolutionnaire - gardienne du Temple - donnant à penser que les autres n’ont pas droit au chapitre, ce qui a amené à la constitution d’une véritable satrapie qui a ses règles de cooptation, de prise en otage du pouvoir et naturellement de répartition de prébendes et de privilèges en tout genre, à telle enseigne que cinquante ans après l’Indépendance, on parle encore d’enfants de chouhada, voire d’enfants de moudjahid dont on peut s’interroger sur la valeur ajoutée à titre personnel !

Qu’on se le dise ! Nous ne serons pas épargnés par le logiciel actuel de formatage du Monde arabe, notre tour est programmé. C’est un sommeil trompeur que de croire à la bénédiction conjoncturelle de l’Occident. Il ne faut surtout pas dire que nous sommes immunisés, nous avons déjà « donné » 200.000 morts. L’Occident n’en a cure. N’est-il pas curieux que le pouvoir cherche plus sa légitimité dans le blanc seing des autres que dans l’adhésion des masses ? Dans le même ordre, les contorsions des partis islamiques vis-à-vis de « l’extérieur pour donner l’illusion qu’ils sont un parti du type AKP avec une ouverture débridée « tidjara chtara » dit-on. Le pays peine à se déployer, il ne, crée pas de richesse. Nous sommes un petit pays qui se cherche, nous sommes un pays rentier qui n’invente rien, qui se contente de gérer une rente et en tentant de calmer la société par une distribution de biens, accentuant encore plus la certitude que dans ce pays, il ne faut pas travailler pour réussir socialement, il faut faire des émeutes. Notre développement ne se mesure pas à l’aune des 4x4 rutilants pour des richesses qui ont jailli du néant, avec on l’aura compris, plus de 3 milliards de dollars pour les 3 millions de voitures importés.

Il se mesure aussi aux portables accrochés à l’oreille avec l’invite à bavarder avec à la clé une hémorragie de 2 milliards de dollars par an pour le pays. Ce n’est pas cela le développement. Maintenant que nous avons essayé toutes les thérapies mortifères allant du socialisme scientifique au socialisme de la mamelle, de l’ouverture économique débridée à la tentation du califat, le moment est venu pour un projet de société consubstantielle de l’identité.

L’Université algérienne devra, si elle ne veut pas rater encore le développement technologique du pays d’une façon irréversible, réhabiliter la formation d’ingénieurs et de techniciens par milliers. Le destin technologique du pays, qui repose sur ses élites, doit se décider en Algérie. Quand Boumediene avait un jour de février 1971, déclaré « Kararna taëmime el mahroukate » ce n’était pas en vain, il y avait un cap, une prise en main par l’Algérie de son destin pétrolier. Qu’en reste-t-il actuellement ? Selon les données de l’AIE, nous avons dépassé le peak oil mondial en 2006 à la même période que l’Algérie. Le peak oil du gaz au rythme de consommation actuel, serait autour de 2030, celui du charbon deux décennies.

Sans vouloir jouer les pythies, l’avenir est sombre. Nous aurons droit à des guerres de l’eau, des guerres pour la nourriture du fait des détournements des cultures. Nous aurons droit à des sécheresses récurrentes, aux avancées des déserts. Enfin, le point d’orgue est que la guerre pour l’énergie décrivait en creux le conflit de civilisations. Comment alors l’Algérie devra-t-elle s’orienter vers une consommation non carbonée tout en optimisant ses ressources ? Comment passer de l’ébriété énergétique actuelle à la sobriété énergétique, seule garante d’un développement durable ? Pas d’étude, pas de projet dans les programmes de ceux qui aspirent à nous représenter !

La manne pétrolière jusqu’à quand ?

L’embellie pétrolière est indépendante de nos efforts. Mieux encore, depuis quelque temps, on agite un nouveau somnifère, les gaz de schiste au moment où de par le monde on se mobilise pour en interdire l’exploitation. Le message liminaire de cette annonce est le suivant : « Dormez braves gens, la manne pétrolière et peut être « schistière « veille sur votre sommeil, ne pensez pas, dépensez. » Il ne faut pas se faire d’illusion : seuls la sueur, l’endurance, le travail bien fait, l’écoute et la nécessité que chacun rende compte et soit comptable de ses actes pourraient faire redémarrer l’Algérie.

Qu’apporteront en définitive ces élections ? On ne le sait pas. Quelles sont les ambitions pour le pays et non les ambitions personnelles de ceux qui squattent les médias lourds ? Pourquoi il n’y a pas de débat sur l’avenir du pays ? Sur les défis du futur, qui ne sont ni une espèce d’incantation avec des slogans du siècle dernier ? L’Algérie de 2012, ce n’est pas celle de 1962, 75% de la jeunesse ne sait rien de l’histoire de ce pays. Elle vit au quotidien dans des repères déboussolés, ayant définitivement coupé les ponts avec les partis politiques dont elle connaît les limites.

Les jeunes ont une expression - c’est bon- pour dire qu’il ne faut pas insister, il n’y a rien à attendre. Et pourtant, ce sont des députés issus de ces partis qui vont une fois de plus hypothéquer le pays pour les cinq prochaines années. Les citoyens doivent avoir droit à des débats non pas de langue de bois comme celui que nous avons vu hier sur Canal Algérie où les partis de l’Alliance s’étripaient à qui mieux mieux s’accusant d’avoir en définitive vidé de leur substance les idées de réformes du Président.

Où sont-ils ces faiseurs de miracles, ces mahdis maîtrisant le Web 2.0 ? Nous n’avons pas entendu un seul de ces représentants nous parler de la marche du monde, des défis, comment malgré les auto-satisfactions de l’agriculture nous sommes dépendants à 80% de l’extérieur pour notre nourriture, que nous ne faisons rien d’exceptionnel pour aborder les décennies qui arrivent en termes de création de richesse, de mise en place d’un système éducatif performant réduit actuellement à une vaste garderie à telle enseigne que l’on apprend que des élèves de troisième année primaire font grève, car ils ne veulent pas de leur enseignante qui, d’après eux, n’est pas compétente !!!.

Voulons-nous d’un scénario à la libyenne ou à la syrienne ? Le CNT algérien qui puise sa légitimité dans une allégeance hautement suspecte à l’extérieur et les islamistes, qui se sentent pousser des ailes avec les « victoires toutes relatives des Arabes du Maghreb, ont des stratégies mortifères à mille lieues des préoccupations des citoyens ».

Nous voulons de vrais débats où les partis politiques devraient non pas parler la langue de bois mais parler vrai, être comptables de leurs actes, donner l’exemple en termes de compétence et de probité. Si le citoyen n’est pas partie prenante des débats, il est pratiquement sûr qu’il n’ira pas voter, et nous allons encore prendre pour cinq ans, ce qui nous rapprochera du point de non-retour, pour n’avoir pas préparé le futur, pour n’avoir pas tourné le dos à la rente, l’Algérie trois fois millénaire sera alors une zone grise. Bonjour la Somalie !


 
 
 
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1 commentaire
  • Comme d’habitude, M. Chemseddine Chitour est pragmatique, rationnel, honnête et brillant. Il reste parmi les quelques rares intellectuels algériens patriotes cherchant à sortir l’Algérie du puits où elle s’enfonce. Le constat est dramatique et cet article sonne comme un témoignage pour les générations futures, celles du 22ème siecle, lorsqu’on cherchera à comprendre commen t ce qui est arrivé a pu arriver.

 
 
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