La transe du corps (I)

C’est sur son chemin vers Sidi Abderrahmane, ce lieu d’inspiration spirituelle qui fait danser les peurs et bousculer les équilibres, à proximité de l’entrée du mausolée, qu’elle remarqua la boîte en carton à moitié déchirée. Elle était entreposée à même le sol, aux pieds d’un homme d’une soixantaine d’années. Il était assis sur une chaise en bois de couleur bleu turquoise. Il portait une veste en velours noir. Sa tête était légèrement baissée. Ses yeux étaient cachés derrière une paire de lunettes noir mat. Son esprit semblait perdu dans des absences qui tournoient dans les bas-fonds d’une inconscience encombrée. Elle aurait juré qu’il somnolait.
A première vue, la boîte contenait trois petits paquets enveloppés dans du papier journal. Sur chaque tas, elle pouvait apercevoir des photos en noir et blanc. A la couleur et à la qualité du papier, elle compris qu’il s’agissait de cartes postales de Dzaïr el kh’dima*. Ces dernières années, Alger d’antan était devenue un objet d’intérêt pour beaucoup d’Algérois. Des vendeurs de ces images du passé avaient proliféré dans les rues de la capitale. Pour certains, la vente de cartes postales anciennes était une véritable profession. Ils passaient beaucoup de temps à faire des recherches. A collecter. A classer. A catégoriser leurs trouvailles avant de les disposer soit dans des boîtes en carton soit sur des petites tables pliantes pour les proposer à la vente le long des trottoirs des artères principales d’Alger la Blanche. Très souvent, à proximité des lieux touristiques. Et de temps en temps, il arrivait même que des documents du passé vendus à la sauvette soient authentiques.
Cette activité semblait être exclusivement masculine. Jusqu’à présent, aucune femme ne s’était aventurée à les concurrencer sur ce terrain.

L’homme aux lunettes noires ne bougeait pas. Il ne semblait prêter aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Rien... Mais alors rien ne perturbait son sommeil.
Debout. Face au contenu de la boîte en carton. Pendant qu’elle essaye de fixer son regard sur les images d’Alger la Blanche, elle sent son corps perdre le contrôle de ses membres. Soudain. Elle est sur le point de s’évanouir. Elle vacille. Ses jambes tremblent. Sa tête tourne. Voilà que son corps est pris dans une tempête de panique un peu à l’image d’une tornade qui menace de tout broyer sur son passage. Forcé et contraint, son corps est soumis à une opération minutée. Tic Tac Tic Tac. Puis tac Tic Tac Tic. Comme s’il s’agissait d’un compte à rebours. Tac Tic. Tic Tac. Ticcccc. Tacccc...
Pourtant, elle ne perd pas l’équilibre. Elle ne tombe pas. Elle se tient debout, face à cet homme qui continue à somnoler. Soudain, la maîtrise mentale de son corps lui échappe complètement. Enfin... Presque !
Car malgré la panique, elle tente de se ressaisir. Elle résiste. Résiste. Résiste. Résiste. Puis ses forces l’abandonnent. La voilà seule dans le gouffre de ce silence qui fait monter son adrénaline.
Au coeur de cette atmosphère de perte de repères, un violent sentiment de malaise prend son corps en otage. Mal être... Gêne... Affolement... Fourmillement... Démangeaison... Inconfort... Son ventre fait un bond. Sur place. Ses intestins sont secoués comme des cacahuètes dans un bocal. Son estomac se tord de douleur. Il gémit. Crie. Hurle. Crache toutes les folies humaines. Les lâchetés du monde entier investissent le bas de sa gorge. Toutes les méchancetés des Hommes s’entassent au coeur de son désir de vie. Nausée... Nausée... Naus... Oh... L’horreur... Soudain, dévoilement d’un sentiment absurde dans la mémoire du vécu de sa conscience. Désir de s’évader de son statut. Envie de déverser le flot de son existence dans cette boîte en carton. Elle est sur le point de vomir toutes les immondices qui encombrent ses entrailles. Vomir le monde et ses mouvements d’évanouissement qui se dérobent à la vue de ces êtres aux destins brisés qui cheminent le long des sentiers battus. Puis elle se surprend à sursauter. Elle fait deux bonds en arrière. Deux en avant. Trois en arrière. Elle se laisse porter par un va et vient incessant qui donne l’impression qu’elle exécute une danse à pas lents et silencieux.

En l’espace d’une seconde, son corps s’immobilise. Il s’arrête net. Il est comme terrifié. Effrayé par une ombre qui suit son ombre le long des chemins inhospitaliers. Une vague sensation d’étouffement submerge son coeur. Des frissons gros comme des grains de grenade se déchaînent. Et envahissent la surface de sa chair.
Mais... Mais... Mais que lui arrive-t-il ? Tout à coup au milieu de cette rue presque déserte ? Face à cet homme. Drapé dans le linceul du mystère. Cet homme de l’Absence qui dort. Et pose sur elle un regard aveugle.
Mais... Que voit-elle ? Sous ses yeux qui s’écarquillent de stupeur à proximité du lieu de sa rédemption ? Dans les tréfonds de sa mémoire qui glisse dans le creux de l’oubli.
Des images floues... Des ombres floues. Elles disparaissent. Réapparaissent. Virevoltent. Le son lointain de sanglots entrecoupés de silence. L’odeur de regrets amers. L’image de souvenirs douloureux. Les décombres d’une vie cabossée. La déliquescence d’une âme délabrée. Dans un lieu clos.

Et au milieu de ce vaste espace, elle aperçoit un corps. Nu. Allongé sur un lit en fer gris. Elle croit reconnaître cette masse sans vie qui gît là... Devant ses yeux... Là... Sur ce grand lit sans draps.
Son corps !
Son propre corps ! A ses côtés, un homme est assis sur une chaise en bois. Un étranger masse ses bras tout en les aspergeant d’un liquide limpide et incolore qui dégage une forte odeur de putréfaction. Dans la chambre de son malheur, une femme en blouse blanche va et vient d’un pas tantôt lent tantôt pressé. A proximité du grand lit froid, des sachets remplis d’un liquide rouge sont suspendus sur ce matelas qui l’héberge. Une sensation de déjà vu traîne au fond de sa mémoire qui ne se souvient _ que de la couleur sombre de la lumière.
Mais... Mais... Où est-elle ? On dirait un hôpital... Des murs blancs jaunis par les aléas du temps. L’odeur nauséabonde de la mort. Elle empeste l’espace. Elle envahit ce lieu hors du monde, au temps incertain où l’ennui et la monotonie règnent en maîtres suprêmes. Un grand lit vide déambule dans les couloirs où le désespoir court à perdre haleine jusqu’au confins de l’au-delà.
Mais... Mais... Que fait-elle au milieu de cette pièce où le silence se nourrit des échos de ces voix lancinantes qui s’échappent de son égo ? A proximité de sa tête qui bouillonne de questionnements, des hommes de blanc vêtus parlent. Téléphonent. Auscultent. Écrivent. Soulagent. Caressent. Soignent. Réconfortent. A l’extérieur de cette chambre où le mystère et la désolation se côtoient dans une parfaite harmonie, des chaises multicolores sont alignées le long du couloir au carrelage noir et blanc. Sur la chaise rouge, l’image floue de sa mère qui pleure à chaudes larmes. Le silence de ses sanglots inonde son esprit qui raconte dans une langue hachée les bouleversements au plus profond de son être.

En face de son lit en fer gris, elle croit reconnaître son amant perdu qui rit à gorge déployée. Son visage à l’apparence heureuse semble se moquer de cette mère qui pleure la disparition de son enfant unique. Cette scène l’attriste. Un sentiment d’étrangeté arpente l’espace dans tous les sens de ses recoins. La vie a le goût âpre de la déception.
Comment ? Comment ? Comment cet homme avec lequel elle a partagé les joies et les délices de l’acte charnel est-il arrivé à la haïr et à se réjouir de la décomposition de son corps ?
Les sanglots de sa mère et le rire moqueur de cet homme la réveillent de sa torpeur diurne. L’homme assis à ses côtés a maintenant disparu laissant derrière lui une forte odeur d’éther diéthylénique. Décidée plus que jamais à vivre au lieu de passer son temps à attendre la mort sur ce lit en fer gris, elle se lève d’un bond et se dirige vers sa mère. Et d’une geste tendre et affectueux, elle caresse ses deux joues inondées de larmes de l’amour maternel. Sur la chaise en bois, elle croit reconnaître l’ombre de l’homme jadis aimé qui sombre dans un profond et lourd sommeil. Son visage ressemble étrangement au voyeur de la Casbah qui continue à somnoler pendant que son esprit retrouve lentement la maîtrise de son corps.
Alors que l’agitation corporelle qui vient de troubler son être se dissipe peu à peu, elle a l’impression qu’un énorme Oeil la déshabille du regard.
Un Oeil. Omniprésent. Omniscient. Constamment en alerte. Il regarde. Scrute. Juge. Punit. Dévalorise. Stigmatise. Inhibe.
Ah, ce Big Brother qui observe de son trône en bois ! Fixe ! Contrôle ! Ah, cet Oeil invisible qui veille en toutes circonstances ! Et surveille en toutes saisons !
L’Oeil à l’âme aux mille et une vies. Et à la vue éternelle ! Mais... Mais... Que voit-elle là ? Un... Deux... Trois... Quatre... Une armée d’yeux. De toutes les formes. De toutes les couleurs. Qui manifestent.
Oh, quel toupet ! Quel culot ! Ils revendiquent le droit d’être au monde et d’exister à la lumière du grand jour. Ils attendent. A la queue leu leu. Devant, l’Oeil de Dieu. Au deuxième rang, l’Oeil du père. Au troisième, l’Oeil de l’époux et du Juge. Au quatrième, L’Oeil du frère, de l’oncle. Au cinquième, L’Oeil du voisin, du petit copain, de l’amant, de l’étranger...
Des « Œils » qui foudroient les femmes droit dans le coeur pour leur faire sentir qu’elles sont d’éternelles petites filles. Maintenues sous tutelle. Enfermées dans le monde de l’enfantillage et de l’assujettissement. Perpétuellement !
Ces « Œils » qui immobilisent ces corps féminins afin qu’ils ne hasardent pas dans le jardin aux mille et une merveilles. Et goûter aux délices voluptueux des éclats du feu d’artifice qui initie à la danse de la transe jouissive.
Et dans cette ambiance d’affolement, elle n’a qu’une envie : s’en aller loin. Très loin de cet Œil invisible qui pourtant pèse sur son bas ventre. S’éloigner de cet Œil insistant. Persistant. Collant. Qui ne finit pas de la troubler au point de la précipiter dans le gouffre du néant. Quitter cet espace où son corps obéit à un rythme déséquilibré qui l’attire vers la démesure ! S’en aller vite ! très vite ! Loin de cet Oeil inquisiteur !
Le retrait immédiat est sa bouée de sauvetage ! Son Salut !
- Ça va, ma sœur ? Tu te sens bien ? Lance soudain le vendeur de cartes de postales qui se lève d’un bond de sa chaise.

A suivre ...


 
 
 
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2 commentaires
  • La transe du corps (I) 29 janvier 2012 13:56, par Prof. Chems Eddine Chitour

    Une petite remarque, je pense que le mot Alger lakdima (l’ancienne) est plus approprié que lakhdima ( l’esclave ?)

    Beau texte
    J’attend la suite

    Pr.C.E.C.

    • La transe du corps (I) 29 janvier 2012 17:53

      Remarque pertinente. Je n’y avais pas pensé. j’enlèverai le "h" afin d’éviter qu’il y ait confusion car ici, c Alger qui est célébré dans toute sa beauté qui fait d’elle une ville qui pose depuis des lustres dans une allure fière.
      Merci. La seconde partie sera postée prochainement

      N. Agsous

 
 
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