COMBATTANTS POUR L’INDÉPENDANCE DE L’ALGÉRIE : Ces Français injustement oubliés

« La vie d’un homme, la mienne, compte peu. Ce qui compte, c’est l’Algérie, son avenir. Et l’Algérie sera libre demain. Je suis persuadé que l’amitié entre Français et Algériens se ressoudera. »
Fernand Iveton (Déclaration faite peu avant d’être guillotiné)

Il y a 55 ans, tombait sous le tranchant de la guillotine, Fernand Yveton : son crime, avoir combattu pour l’indépendance de son pays, l’Algérie. Au détour d’un inventaire, l’Ocfln se rappelle de Fernand Yveton et envisage de lui rendre hommage. En ce cinquantième anniversaire de l’Indépendance, force est de constater que l’Algérie n’honore pas suffisamment ceux qui ont aidé son Indépendance. Avec Fernand Iveton, il faudrait rendre justice à tous ceux qui, dans l’ombre, au péril de leur vie, ont cru à l’Indépendance de l’Algérie. Ont-ils été des traîtres à leur patrie ? Assurément non.

Fernand Iveton est né le 12 juin 1926 au Clos-Salembier (Alger) et exécuté le 11 février 1957. C’était un Français d’Algérie, militant anticolonialiste pendant la Guerre d’Algérie. Ouvrier tourneur, Fernand Iveton est délégué syndical CGT à l’usine de gaz du Hamma, à Alger et membre des Combattants de la libération, l’organisation militaire du Parti communiste algérien (PCA) interdit. Il avait intégré le FLN à titre individuel avec un certain nombre des ses camarades en 1956. Le 14 novembre 1956, à 14h, il dépose une bombe à l’intérieur de son casier de vestiaire de l’usine à gaz du Hamma où il travaille. Il est arrêté à 16h20. La bombe, qui était programmée pour exploser à 19h30, après le départ des ouvriers, est désamorcée par les militaires. Il n’y eut ni dégâts, ni victimes. Du mercredi 14 novembre au samedi 17 novembre 1956 Fernand Iveton est torturé au Commissariat central d’Alger. Le 24 novembre 1956 il est condamné à mort par le Tribunal militaire d’Alger à l’issue d’une journée d’audience. Son recours en grâce a été refusé le 10 février 1957 par le président de la République, René Coty, avec l’accord du garde des Sceaux de l’époque, François Mitterrand. Il est guillotiné le 11 février 1957, dans la cour de la prison de Barberousse, à Alger.(1)

Le rôle des Européens

Une conférence-débat a été organisée à ce sujet le 18 mai 2010 à l’université des sciences humaines de Bouzaréah (Alger), en hommage à Fernand Yveton, le seul Algérien d’origine européenne guillotiné par l’armée française en février 1957, à la prison Serkadji. Animée par l’un de ses avocats à l’époque, Albert Smadja, François Marini, et Mohamed El Korso, cette conférence a été une nouvelle occasion pour rappeler la flagrante injustice dont a été victime Fernand Yveton. « Son exécution n’était pas un acte judiciaire, mais un acte politique. » (...) Prenant la parole au début de la conférence, l’historien et universitaire, Mohamed El Korso, note l’existence de « zones d’ombre » dans certains chapitres de l’histoire de la guerre de Libération nationale. « Certains sujets qui concernent la guerre de Libération nationale ou le Mouvement national contiennent encore des zones d’ombre, notamment ceux en rapport avec la contribution des Européens à la lutte, aux côtés du peuple algérien, contre la colonisation française », lance-t-il, en appelant les historiens à ne pas avoir peur de l’histoire de leur pays. Pour l’historien, le rôle des Européens dans la Révolution algérienne n’est pas abordé suffisamment par les historiens en termes d’écriture. « Il s’agit là d’une autocensure, dont l’origine est principalement liée à un manque de clairvoyance et d’objectivité », dit-il. (2)

Justement, le moment est venu de rendre justice à ces hommes de l’ombre, ces Européens d’Algérie qui sont avant tout, Algériens. La liste est longue. Les hommages sont tardifs, parcimonieux et non dénués d’arrière-pensée, il faut faire apparaître tous les Français dans le camp adverse et les Algériens dans l’autre, ce qui n’est pas vrai. Il y eut des « Justes » qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes qui furent considérés comme des traîtres. A titre d’exemple, le nom de Francis Jeanson reste indéniablement lié au réseau de soutien au FLN, les « porteurs de valises », qu’il avait créé en 1957. Là où Camus s’attaque au communisme et à l’Urss « sans faire de détail » et « avec une indifférence méditerranéenne », Jeanson n’oublie pas le sens que revêt, pour la classe ouvrière, l’appartenance à cette mouvance. Là où Camus choisit la distance de l’intellectuel, Jeanson choisit l’engagement concret et l’action. (...) En juin 1955, avec son épouse Colette, il publie un pamphlet qui fera date : « L’Algérie hors la loi ». Fin mars 1956, il sollicite les intellectuels, écrivains, artistes pour soutenir le FLN. Le réseau de soutien qui portera son nom est officiellement créé en octobre 1957. Cela s’est fait en accord et en coordination avec les responsables de la Fédération de France du FLN, Tayeb Boulahrouf puis Omar Boudaoud.(2)

Maillot et Laban

Le comédien Jacques Charby - réalisateur du film « Une si jeune paix »-, disparu, était chargé du recrutement. « Francis Jeanson était insatiable », avait-il raconté. « Recrute, me disait-il. Va vite ! » Le réseau se constitue peu à peu. Combien étaient-ils ? Même Jeanson ne savait le dire précisément. « Environ 3000 personnes ont été recensées, dira-t-il. Les « porteurs de valises », transportent, hébergent et cachent les combattants. Ils transportent le matériel de propagande et... l’argent des cotisations de la communauté algérienne. « Il fallait répondre à un défi essentiel de l’après- Libération : celui de la décolonisation. Ma vie n’aura été qu’une succession de hasards », se plaisait-il à dire. Une vie durant laquelle il n’a eu de cesse de se battre pour des valeurs fondamentales. Celles qui rendent à l’homme sa dignité.(3)

« ...Je voudrais que tu retiennes que mes camarades et moi n’avons fait que notre devoir, car nous sommes l’autre face de la France. Nous sommes l’honneur de la France. » C´est par cette phrase que Francis Jeanson s’adressant au président Abdelaziz Bouteflika, en Juin 2000, a défini son rôle lors de l´aide qu´il a apportée à la Révolution algérienne : il n´a fait que son devoir et il n´en rougit pas, il se démarque des « autres » de tous les « nostalgériques » qui, au mieux, ont protesté mollement, notamment à propos de la torture, au pire, l´ont approuvée. L´Algérie d´aujourd´hui refuse de voir son Histoire en face, sait-on que des Français se sont battus, se sont exposés et ont mis en jeu leur liberté et parfois leur vie pour l´indépendance du pays tout en étant fidèles à une certaine idée de la France ? » (4)

Maurice Laban était un Français né en Algérie qui rejoignit très jeune le Parti communiste. Il a vécu tous les grands événements qui ont marqué la période : le Front populaire, la Guerre d’Espagne, la Seconde Guerre mondiale, la Guerre d’Algérie. Il finit par rejoindre les combattants algériens dans le maquis, où il est tué. Le 6 juin 1956, L’Écho d’Alger titre : « L’aspirant félon Maillot et Laban sont abattus près d’Orléansville ». En fait, la population européenne de Lamartine s’étant furieusement opposée à ce que les corps de Maurice et de ses camarades soient enterrés dans le cimetière, cinq fosses ont été creusées au-delà des murs, dans une clairière. C’est là qu’ils reposent. (...) » (5)

« Né en 1928 en Algérie, fils d’un militant de la CGT, Henri Maillot avait été rappelé avec le grade d’aspirant dans une unité militaire. Jugeant qu’il ne pouvait porter les armes contre la liberté de son peuple, il quitta sa compagnie le 4 avril dernier et rejoignit le maquis. Ce même jour, le Parti communiste algérien publie un tract clandestin qui ne retient que le seul nom d’Henri Maillot et pas celui de Maurice Laban, lui aussi communiste « Gloire à Henri Maillot, héros de la cause nationale [...] ». Pourquoi cette ultime occultation du nom de Maurice Laban ? (...) D’ailleurs, à la lecture de ce tract on peut remarquer la persistance de conceptions avec lesquelles Maurice était en total désaccord depuis fort longtemps. On y parle, en effet, d’« un combat juste et exaltant au cours duquel se forge aujourd’hui la jeune nation algérienne ». Il s’agit là d’une reprise actualisée de la théorie de Maurice Thorez sur « l’Algérie, nation en formation ». Or, aux yeux de Maurice, l’Algérie était bel et bien une nation dominée par le colonialisme et maintenant engagée dans une guerre d’indépendance dans laquelle il avait voulu prendre part. »(5) Dans son édition du 14 juin 1956, sous le titre « La mort de l’aspirant Maillot », l’hebdomadaire France Observateur publie une nouvelle version des faits, mêlant exactitudes et erreurs. Cette version de la mort d’Henri Maillot, exécuté froidement, sera confirmée par Marcel Montanié, communiste d’Orléansville, affirmant la tenir du docteur Bensouna, ami du bachagha Boualem. Des années plus tard, en 1989, un paysan algérien racontera que tandis qu’il faisait paître son troupeau non loin du lieu de l’accrochage, il entendit une voix qui ordonnait : « Crie « Vive la France ! » Puis une autre voix répondre : « Vive l’Algérie indépendante ! » »(5)

50 ans après, les Algériens ne connaissent pas leur Révolution

La Révolution algérienne, constamment démonétisée depuis cinquante ans est, qu’on le veuille ou non, une aventure humaine qui a droit de cité dans le panthéon de la lutte pour la dignité humaine. Comment le désamour des Algériens et notamment des jeunes est venu ? C’est de notre point de vue un long délitement qui fait que les fondamentaux de la révolution ceux qui l’ont portée à bout de bras sont morts. Pendant longtemps on se glorifiait de combattre la quatrième armée au Monde aidée par l’Otan et déployant dans le cadre de sa « pacification » 500.000 soldats. En face, un consensus admis était qu’il y avait 50.000 moudjahidine. Comment se fait-il alors que l’on se retrouve 50 ans plus tard avec 500.000 ayants droit ? Sont-ce des immortels et des phénix ?

Tout ceci pour dire que pendant cinquante ans nous avons caché la vérité. Les jeunes ne doivent pas connaître la vraie histoire, mais celle concoctée par le ministère, gardien de l’orthodoxie, qui série, décide de tout, des commémorations, des baptisations, à titre d’exemple, le nom d’universités, qui doit procéder en principe de l’ancrage de notre pays dans l’universel est décidé sans aucune consultation- de la communauté universitaire. On comprend dans ces conditions que tout ce qui peut contribuer à restituer un pan de l’Histoire est écarté. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de films à l’heure de l’Internet, des TIC- sur les bâtisseurs de la révolution ? Il a fallu près de cinquante ans pour qu’un film sur Benboulaïid soit réalisé.

On apprend que le ministère des Moudjahidine a refusé le tournage d’un film sur Krim Belkacem. Lisons cette contribution du journal L’Expression « Aujourd´hui, quand on évoque un personnage historique, on reçoit des menaces de mort », nous confiait en juin 2011, le réalisateur Ahmed Rachedi dont le projet de réalisation de long métrage sur la figure emblématique de la révolution, Krim Belkacem, a été rejeté. Nous avons eu la confirmation mardi par le consultant auprès du ministère de la Culture, Ahmed Bedjaoui lui-même, lors d’une rencontre avec la presse. « Le film sur Krim Belkacem a obtenu l’aval du ministère de la Culture, mais il a été refusé par celui des Moudjahidine tandis que celui de Ben M’hidi dont le feu vert a également été donné par le ministère de la Culture, attend toujours la réponse de celui des Moudjahidine. » Les premières recommandations transmises à Ahmed Rachedi, à l’époque, portaient, l’une sur le changement du titre du film, « Darguez », (« C’est un homme », en tamazight) et la seconde concernait l’espace, jugé « trop important », donné dans le scénario à Abane Ramdane, autre figure marquante de la guerre de Libération et concepteur du Congrès de la Soummam. « Il n’y a rien dans le contenu du film qui puisse conduire à son rejet », s’est défendu Ahmed Rachedi (...) » (6)

Ben M’hidi, Krim, Amirouche *

On le voit, on ne peut pas demander à la France de se repentir si nous-mêmes nous n’avons pas mis notre histoire en ordre. Cette Histoire opposable à tous les nostalgériques doit rendre justice aux oubliés qui font que nous sommes là et que nous profitons d’une indépendance chèrement acquise. 50 ans après, les martyrs Ben M’hidi, Krim, Amirouche font encore peur et le ministère a décidé que les Algériens ne doivent connaître qu’une version de l’Histoire.

Comment alors, réconcilier les Algériens avec leur histoire si on considère l’Histoire comme une grande surface où on ne prend que ce qui nous intéresse ? Pour n’avoir pas contribué à consolider les espérances des Algériens peuple, les dirigeants algériens depuis l’Indépendance ont une responsabilité historique devant ce délitement qui fait qu’il n’y a plus d’unité. Il est à craindre, à l’instar du Soudan, à Dieu ne plaise, une dislocation de ce pays qui n’a plus de repères à partager entre ses enfants. Pourtant, la révolution est un immense dénominateur qui aurait pu servir de ciment.

L’aura de la Révolution a été malmenée, salie, instrumentalisée au gré des connivences et combines et satrapies de tout genre. Il n’y a pas à mon sens d’hommes politiques capables de développer une vision sur les vingt prochaines années, date probable selon l’AIE de la fin du pétrole en Algérie. Tout au plus, c’est une gestion du quotidien qui permet de voir passer les jours sans aucune stratégie. Pour avoir des chances de durer, sans que cela ne soit garanti, il est nécessaire de réconcilier ce peuple avec son histoire. Des dirigeants fascinés par l’avenir auront à coeur de permettre à chacune et à chacun de s’exprimer, et d’être des acteurs de leurs destins et non des moutons. Cela ne suffira pas ! Avec le parler vrai, il faudra, toute affaire cessante, revoir de fond en comble le système éducatif - où l’histoire avec un grand H serait enseignée - qui est responsable à des degrés divers de cette débâcle.

Seul le savoir sauvera l’Algérie qui doit impérativement tourner le dos à des réflexes et à une langue de bois qui n’ont plus cours. L’agitation frénétique des aspirants au banquet de la députation de la République avec les deniers des contribuables, renvoie aux calendes grecques la remise en ordre de ce pays. Nulle part nous n’avons entendu ou lu comme programmes de ces partis autre chose que les 300 mots de la langue de bois. Pendant ce temps-là, le monde avance et nous nous installons confortablement dans les temps morts, croyant faire perdurer le farniente. Sommeil trompeur et fausse certitude !

Si nous ne nous mettons pas en ordre de bataille- notamment sur le plan de l’unité-, nous allons être broyés par le Nouvel Ordre qui fera fi de nos petites querelles d’autant que l’Algérie est un dernier gisement à conquérir...J’en appelle à un aggiornamento multidimensionnel pour redonner une nouvelle impulsion à ces jeunes en panne d’espérance.

Professeur Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1. Fernand Iveton : Encyclopédie Libre Wikipédia *

2. Madjid Makedhi http://www.algeria-watch.org/fr/art...

3. http://kelmapresse.over-blog.com/ar...

4. http://www.lexpressiondz.com/chroniques /analyses_du_professeur_chitour/68000-L%E2%80%99autre-face-et-l%-E2%80%99honneur-de-la-France.html

5. Un (communiste) algérien : Maurice Laban (1914-1956) http://www.matierevolution.fr/spip. php ?article1624

6. http://www.lexpressiondz.com/culture/ 147920-%C2%ABle-film-sur-krim-belkacem-rejet%C3%A9-par-le-minist%C3%A8re-des-moudjahidine%C2%BB.html

 
 
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