Changement de bouc émissaires

Créé en 1887, Ivanov est une pièce d’Anton Tchekhov d’une actualité brûlante à plus d’un titre. D’une part, elle nous plonge dans l’atmosphère étouffante d’un monde qui, comme le nôtre, évoluait alors inexorablement vers la mort, et dont les habitants ignoraient, comme ceux d’aujourd’hui, ce qu’il en sortirait — si toutefois il en sortait quelque chose. De l’autre, cette pièce nous offre une galerie de personnages haut en couleur qui nous ressemblent dans la mesure où ils tentent, comme nos contemporains, de trouver quelques divertissements susceptibles d’apaiser pendant un moment le désespoir et l’ennui qui les accablent mortellement.

Le remix d’Armel Roussel et de sa compagnie [e]utopia3 [1] s’ancre d’autant plus dans l’actualité qu’il transpose l’action tchékhovienne « dans “l’ici et maintenant”, mais un “ici” qui parle d’ailleurs et un “maintenant” emprunt de nostalgie et néanmoins tourné vers le futur ». Concrètement, cela signifie que l’adaptation d’Ivanov donne aussi « à entendre des textes créés pour le spectacle » qui ont été associés à celui de Tchekhov dans une scénographie aussi inventive que spectaculaire et dans une mise en scène rythmée — à la fois sensible et festive — servie par des acteurs magnifiques.

Mais l’actualisation du drame tchékhovien ne s’arrête pas en si bon chemin. Anna Petrovna — qui renonce à ses origines pour épouser Ivanov dans le texte historique — change d’identité dans l’adaptation d’Armel Roussel. Originaire d’une riche famille de Juifs fanatiques religieux chez Tchekhov, la malheureuse épouse devient une musulmane d’origine arabe dans la nouvelle adaptation.

Comment peut-on interpréter ce changement d’identité ? N’indiquerait-il pas que l’arabophobie et l’islamophobie ont désormais supplanté la judéophobie et la judaïsmophobie au premier rang des manifestations à caractère raciste ? Par cette transformation identitaire et les changements textuels consécutifs, Armel Roussel et ses formidables équipiers ne prennent-ils pas involontairement — mais salutairement — le contre-pied de la position défendue par le philosophe Pascal Bruckner (La Libre Belgique, 26 et 27 novembre 2010) ? Celle de bannir le terme « islamophobie » du vocabulaire.

Si elle était réalisable, la suppression de ce mot n’empêcherait évidemment pas la perpétuation d’une certaine diabolisation de l’islam ni celle d’un imaginaire anti-musulman. Par contre, les modifications textuelles apportées par Armel Roussel rendent non seulement l’analyse tchékhovienne plus contemporaine, mais elles invitent aussi le spectateur à s’interroger sur l’identité des boucs émissaires de notre temps. Pour (re)trouver « le “comment vivre ensemble” » — l’objet de recherche de la compagnie [e]utopia3 —, ne faudrait-il donc pas plutôt lutter pour bannir le phénomène islamophobe de la société ?

Patrick Gillard, historien.


Notes

[1] La pièce vient d’être représentée au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles au mois de décembre 2011 et à la Filature de Mulhouse en janvier 2012. Notre papier a été écrit lors de la création de la pièce aux Tanneurs en décembre 2010.


 
 
 
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