LES CHANGEMENTS CLIMATIQUES : Une bataille perdue par l’Algérie

« Gouverner c’est prévoir. »
Émile de Girardin

Cette boutade d’Emile de Girardin est à méditer car elle explique dans un certaine mesure, ce qui s’est passé pendant cet épisode de froid qui a bouleversé la vie des citoyens de l’est et du centre du pays. Sans vouloir faire le procès de quiconque, il faut bien comprendre que « tout le monde « a été pris de court par ce coup de froid sibérien et cette neige qui n’en finissait pas de tomber. Les BMS n’ont pas été assez sévères dans leurs prévisions.

Ahmed Mesbah nous décrit brièvement la galère des Algériens : « Les hivers ont été plus doux. Il n’y avait donc aucune raison apparente pour que les pouvoirs publics prévoient des mesures et moyens exceptionnels pour faire face à une éventuelle dégradation de la situation. Des bonbonnes de gaz à 2000 DA, de la pomme de terre à 140 DA. C’est le triste constat que sont amenés à faire les citoyens dont certains doivent faire face à un manteau neigeux de deux mètres d’épaisseur. (...) Par-dessus tout, ce sont des vies humaines qui ont été perdues. Aucun bilan définitif de dix jours d’intempéries n’est encore établi étant donné que les perturbations persistent encore. Mais dès que la neige fondra, on aura tout le loisir de se pencher sur les conséquences d’une catastrophe humaine »(...). (1)

« Un élan de solidarité a pu être constaté pour sauver ce qui pouvait l’être, notamment en venant au secours des foyers démunis et des personnes dont l’état de santé ne permettait pas de continuer à vivre sans aide. Peu de moyens héliportés sont utilisés. Quant aux engins de déneigement, ils ne sont disponibles qu’en petit nombre. Il est vrai que la vague de froid qui sévit sur la partie nord du pays est exceptionnelle. Nos aînés se rappellent des années 1950 pour évoquer le souvenir d’un hiver polaire. (1)

Djamel Alilat d’El Watan abonde dans le même sens en décrivant l’exemple d’une petite commune qui lutte contre les éléments de la nature. La route ressemble à un lugubre et froid corridor bordé par des remparts de neige de deux mètres de hauteur. Le col de Chellata, sis à plus de 1500 m d’altitude, est encore très loin, perdu dans les cimes laiteuses et brumeuses du Djurdjura. Pourtant, les engins de déneigement ont toutes les peines du monde à avancer. « Nous avons livré un combat quotidien contre la neige pendant quinze jours. Chaque jour, du matin jusqu’à 20h ou 22h », dit Mahmoud Mimoun, l’un des employés de la mairie de Chellata, sur les hauteurs d’Akbou. (2)

Dans le même ordre, il faut souligner que les éléments de la Protection civile de la wilaya de Annaba n’ont pas lésiné sur les moyens, humains et matériels, pour prêter main forte aux populations en difficulté de la wilaya voisine de Jijel. On apprend que les élèves ne vont pas en classe, les routes étant impraticables mais aussi car les salles ne sont pas chauffées. On apprend aussi que les spéculateurs spéculent sur le prix des bouteilles de gaz et sur les produits agricoles, mais est-ce exceptionnel en l’absence de confiance dans l’Etat ? Pourtant, sans minimiser le rôle de l’Etat qui ne peut être compensé par une gestion à l’émotion, il nous faut nuancer les comptes rendus qui, de mon point de vue, devraient être encore plus neutres.

Les changements climatiques auront des conséquences sérieuses sur l’Algérie

Il semble que « tout le monde dit-on a été pris de court ». Pourtant, à l’écoute d’un spécialiste de la météo, nous avons la confirmation que la situation de l’Algérie est des plus précaire du fait que le GIEC (Instance des Nations unies regroupant plus de 2500 chercheurs qui étudient les changements climatiques) prévoit pour le nord de l’Afrique des épisodes violents de pluies, de froid mais aussi et c’est le plus grave, une sécheresse qui sera de plus en plus structurelle. Dans une intervention faite à Oran, Mohamed Senouci, ingénieur en chef à l’Institut hydrométéorologique de formation et de recherche (IHFR) déclare : « L’Algérie reste une région très vulnérable aux changements climatiques et catastrophes naturelles. Il faut s’attendre à l’accentuation de ces phénomènes météorologiques, qui seront de plus en plus violents et dangereux. « Il faut s’attendre à une réduction de l’ordre de 20% en termes de précipitation dans les prochaines années », a-t-il précisé. Parmi les impacts potentiels en Algérie, il citera les phénomènes violents (cyclogenèse, vagues de chaleur, tempêtes de sable), les impacts sur les ressources en eau, sur la production agricole et sur la santé. Pour sa part, Dahmane Boucherf, du centre de climatologie de l’Office national de météorologie (ONM), a donné quelques projections à l’horizon de 2020, estimant qu’il pourrait y avoir, dans le futur, un maximum quotidien de précipitations dépassant la moyenne annuelle habituelle dans le sud du pays. De même que la sécheresse et les vagues de chaleur devraient se multiplier, « il y aura une diminution des saisons de pluies et une augmentation des températures de l’ordre de 1° à 1,5° à l’horizon 2020 ». (3)

Pour Larbi Bahlouli, de l’Agence nationale des ressources hydriques (ANRH), l’Algérie est appelée à adopter des mesures dans l’immédiat en matière de gestion de l’eau, du fait qu’elle n’est pas à l’abri face aux risques du changement climatique. « Les changements climatiques représentent, pour l’Algérie, un risque majeur si des mesures d’adaptation ne sont pas prises dès maintenant ». (4)

« A l’instar des autres parties du monde où les dégâts dus aux catastrophes naturelles (les grandes catastrophes ont été multipliées par 3 pour les dix dernières années, particulièrement pour les inondations) qui ont été évaluées à plus de 100 milliards de dollars, « l’Algérie a vécu le même phénomène où elle a enregistré pendant les trois dernières années d’importantes inondations, a rappelé l’expert. (...) Dans le même contexte, il a cité, à titre d’exemple, les précipitations qui ont provoqué les inondations de Bab El Oued les 9 et 10 novembre 2001 sur la côte algéroise. Ce phénomène a été considéré comme « un événement pluviométrique exceptionnel » de par son caractère orageux, la quantité de pluie enregistrée (290 mm). Cet événement, qui a eu lieu sur un bassin versant de 10 km², s’est produit « pendant que tout le territoire vivait une période de sécheresse sévère et que les barrages étaient presque vides », a fait observer le responsable de l’ANRH, soulignant que « cela dénote l’apparition de phénomène extrême » ». (4)

Par ailleurs, une étude particulièrement intéressante concerne justement l’agriculture en Algérie. On y apprend que l’agriculture du futur doit inclure des cultures tropicales du fait de l’élévation de température. On lit : « L’Algérie est un pays essentiellement désertique dont les superficies agricoles n’occupent qu’un faible pourcentage de la superficie totale : la superficie agricole utile est de l’ordre de 8,1 millions d’ha (...) La pluviométrie faible et irrégulière n’est pas compensée par une mobilisation suffisante des ressources en eau, et de marquer de grandes fluctuations en fonction de la variabilité climatique. Les prospectives fondées sur le changement climatique font ainsi estimer des risques importants sur le système agricole algérien. Le modèle « Magicc » testé sur la région du Maghreb en général et sur l’Algérie en particulier, estime un réchauffement de l’ordre de 1°C entre l’année 2000, et l’année 2020 accompagné d’une fluctuation de la pluviométrie avec une tendance à la baisse, de l’ordre de 5 à 10% sur le court terme. Par contre, sur le long terme, on peut envisager une diminution de la pluviométrie qui varie entre 10 à 30% d’ici 2050 et de 20 à 50% pour l’année 2100, et une augmentation de la température de l’ordre de 3°C pendant l’année 2050 et de 5°C pour 2100. (5)

« Ces changements de température dont les moyennes sont même faibles incluent un accroissement de la fréquence des extrêmes climatiques. Suite à ces perturbations climatiques, on peut envisager dans le futur des conséquences néfastes sur le développement agricole en Algérie, les principaux risques sont l’augmentation de la température, la concentration des pluies en épisode sur une période qui ne dépasse pas un nombre de jours bien limité, (...) d’où la nécessité de rationaliser dans l’utilisation des ressources est obligatoire. L’insuffisance de l’eau ainsi que la gestion de cette perle rare sont des problèmes déjà présents, conditionnent l’avenir du pays du point de vue sécurité alimentaire. (...) Le déficit hydrique aura un impact direct sur la réduction des rendements du produit de base du modèle alimentaire du pays (céréale) dont l’Algérie est dépendante à 80% de l’étranger avec une facture alimentaire qui dépasse 5 milliards par an. Le changement climatique touchera aussi fortement les légumes dont la productivité diminuerait de 15 à 30% en Algérie d’ici 2030. Les résultats des projections agricoles marquent un déficit croissant entre les besoins en céréales estimés par les programmes de sécurité alimentaire et les potentiels agricoles. Les cultures typiquement méditerranéennes comme les olives ou les citrons pourraient progressivement s’installer dans de vastes zones d’Europe du Sud et le maraîchage pourrait également s’intensifier, grevant le développement de l’agriculture d’exportation maghrébine. Le climat pourrait devenir progressivement propice à certaines cultures tropicales » (5)

Que doit-on alors faire face à la pénurie structurelle d’eau dans le futur ?

Le développement de stratégies d’adaptation est une voie incontournable pour réduire les dommages attendus dès le court terme. En ce sens, le changement climatique va fortement intensifier et accélérer des problèmes existants plus qu’il ne va en créer de nouveaux. Face à cette charge potentiellement lourde, la problématique de réponse consiste en deux stratégies d’adaptation capables de limiter les impacts des difficultés croissantes de l’agriculture : d’un côté, résister aux modifications du climat et adapter les systèmes culturaux par des semences résistantes à la sécheresse et au stress hydrique par une gestion de l’eau ; de l’autre, organiser le retrait progressif de l’agriculture, ou de certaines cultures exigeantes en eau, face à l’inadaptabilité croissante à l’environnement bioclimatique. L’importation de produits intensifs en eau permet d’importer de « l’eau virtuelle », définie par Allan comme les volumes nécessaires à la production des biens importés et ainsi incorporés dans les échanges internationaux. (..)Il faut que l’Algérie oriente ces stratégies vers les cultures moins exigeantes en eau à avantage comparatif important et oriente cette eau vers des secteurs comme le tourisme qui peut dégager une forte valeur ajoutée. (...) (5)

Que faut-il faire ?

Peut-on dire que l’on ne savait pas ? Que nous avons été pris de court par la neige ? Qu’on le veuille ou non, l’Algérien malgré tous les efforts montrés en boucle à la télé jusqu’à saturation, a perdu l’habitude de se battre. Pour rappel et sans faire le procès de quiconque, au contraire il faut louer çà et là l’abnégation des services publics tels que Sonelgaz, Naftal, la Protection civile et naturellement l’Armée, l’apparition des walis en première ligne dans cette bataille est une nouvelle démarche qu’il nous faut humblement saluer. Nous devons aussi saluer les initiatives des citoyens entre eux redécouvrant les vertus ancestrales de solidarité, tout en dénonçant l’instrumentalisation de la détresse par les marchands du temple...

Pour autant et au risque de mettre les pieds dans le plat, l’Algérien s’habitue - rente aidant - à devenir assisté étant pris de court et ayant oublié le reflexe de l’autonomie. Je rappelle que nos parents dans les villages en altitude étaient autosuffisants, on préparait en été - nous étions alors des fourmis- les provisions d’hiver et les routes étaient bloquées, il n’y avait ni engins Case, ni halftrack, il y avait la solidarité ; Il n’y avait ni bonbonne d’huile sans goût mais de la bonne huile d’olive. Il n’y avait pas de bonbonne de gaz mais bien à l’avance on préparait les stères de bois. Savons-nous que l’Algérie produit 3 millions de tonnes de bois par an, soit l’équivalent de 2 millions de tonnes de pétrole, que deviennent-ils ?

Nous ne savons plus rien faire et nous sommes désemparés face à Dame Nature. Je me souviens que nous allions à l’école, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, le poêle de la classe se chauffait au bois et chacun de nous devait ramener un bout de bois. Qu’est devenu ce savoir-faire qui fait que maintenant on est indexé sur une bonbonne de gaz, sur le pain du boulanger, l’huile sans goût ? Non, nous avons perdu non seulement cette nouvelle bataille mais nous avons perdu cette rage de vivre qui fait actuellement de nous des consommateurs qui ont décidé de s’en remettre à l’Etat pour leur survie, ceci sans naturellement oublier de citer les exemples remarquables de ceux qui se battent, comptent avant tout sur eux-mêmes et n’ont pas besoin de « cellules psychologiques » pour affronter la neige qui les a accompagnés depuis la nuit des temps...

Quand on voit à la télé des Algériens en détresse, et s’en prendre au beyleck, c’est poignant, et quelque part l’Etat a été dépassé mais les citoyens ont leur part de responsabilité. Qu’on se le dise ! Nous travaillons encore à l’émotion sachant bien qu’elle ne remplacera jamais le professionnalisme. Il me vient à l’esprit les excuses du gouvernement japonais après un nième tremblement de terre dépassant 7, où il y eut quelques dégâts matériels... Bacon disait qu’on commandait à la nature en lui obéissant, ce paradoxe signifie qu’il nous faut connaître à fond les problèmes et les dangers pour pouvoir les maîtriser. Nous nous en remettons à la fatalité malgré un verset du Coran qui nous incite à nous préparer « Oua Khoudhou hidrakoum »

Sans qu’on le sache, l’Algérie a traversé un épisode qui sera de plus en plus récurrent d’attaque climatique. N’ayant pas de stratégie énergétique, on continue la fuite en avant et on pense à tort que la bouteille de gaz réglera les problèmes. Il n’en sera rien ! C’est un tonneau des Danaïdes en l’absence d’une moralisation réelle de la consommation d’énergie notamment par le prix - on a remarqué que l’Algérien était prêt à payer une bouteille de gaz 5 fois plus cher. Il est temps de mettre tout à plat, que chaque département ministériel, que chaque citoyen prenne sa part de responsabilité, il y va de l’avenir des générations futures

Dans cette stratégie énergétique, la notion vitale de l’eau est consacrée, chaque calorie est consommée à bon escient, l’agriculture devra être en phase avec la réalité climatique, l’aménagement du territoire ne sera pas un vain mot et la politique tarifaire qui ne fait pas dans le populisme. En définitive, il nous faut, passer de la gestion des crises à la gestion des risques, intégrer toutes les causes, les politiques sectorielles, les savoirs locaux et les indicateurs de suivi des stratégies. La sentence d’Emile de Girardin n’a pas pris une ride, elle est plus que jamais d’actualité. Nous avons perdu une bataille, ne perdons pas la guerre !

Professeur Chems Eddine Chitour
École Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1. Ahmed Mesbah http://www.lexpressiondz.com/actual...

2. http://www.elwatan.com//actualite/b...

3. www.algerie-dz.com El Watanhttp: //www.algerie-dz.com/article15...

4. http://www.elmoudjahid.com/fr/actua...

5. Hakima Lakhdari, Atmane Ayad : Développement de l’agriculture en Algérie : Quelles stratégies d’adaptation face à la rareté de l’eau ? 5e colloque international : Énergie, changements climatiques et développement durable, Hammamet 15-17 Juin 2009.

 
 
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