Et puis après ?

Quand les Athéniens de l’Antiquité ont inventé la démocratie, c’était pour les citoyens libres le moyen de s’administrer eux-mêmes. La condition de cette liberté était évidemment de ne pas devoir travailler, grâce à l’emploi d’esclaves. La bourgeoisie des temps modernes, qui avait besoin pour ses entreprises d’une masse de serviteurs salariés consentants, a inventé l’État dit démocratique (républicain ou non), comme moyen de gérer le peuple des besogneux en lui faisant croire qu’il s’administrait lui-même. Pendant un certain temps, il lui a fallu trier les prétendants à la représentation populaire, de façon à éviter que l’État ne tombe aux mains de ses ennemis. Avec le développement des médias et des outils technologiques, les oligarchies au pouvoir peuvent désormais laisser parler publiquement à peu près n’importe qui, vu qu’elles contrôlent quasiment tous les moyens de se faire entendre. Le débat politique est alors sorti des arrière-salles des cafés pour se tenir devant tout le monde, à la façon d’un chœur composé de plusieurs chorales, sous la direction d’un chef d’orchestre invisible qui n’a pas besoin d’être là pour que chacun respecte les règles du solfège. Dans la République Française cinquième version, l’élection présidentielle est un non-événement qui a lieu à date fixe tant que le président en exercice ne meurt pas au cours de son mandat. Depuis Mitterrand, c’est donc au mois de Mai que les grenouilles se choisissent un roi.

Exorcisme s’il en est, puisque c’était aussi un mois de Mai que le président-général en exercice, se sentant menacé d’une révolution, avait fui en Allemagne (sans se faire rattraper à Varennes comme son illustre et maladroit prédécesseur royal) pour demander l’appui d’un général soudard spécialiste de l’écrasement des mouvements populaires. Mal lui en a pris, puisque la révolution de 68 avorta avant de naître et que ses commanditaires l’incitèrent à organiser un référendum perdu d’avance (grâce à la trahison programmée de son ministre des finances) pour le pousser à prendre sa retraite.

Ces temps ne sont plus ; ils ne reviendront pas. Les présidents ne sont plus des princes élus mais de simples administrateurs au service d’un État lui-même asservi aux puissances économiques propriétaires du monde. C’est ainsi que la France n’est pas devenue une monarchie républicaine, mais une société anonyme dirigée par un PDG aux ordres. D’ailleurs, le pouvoir politique est si peu puissant que son action se voit désormais notée par des agences comme un vulgaire employé de fastfood invité à faire preuve d’excellence pour avoir sa photo accrochée au tableau du meilleur travailleur. Pauvres leaders, qui ne guident plus rien. Le bon peuple est alors convié par intervalles à renouveler sa marionnette dirigeante, dans une mise en scène des petites différences opposant les candidats en lice. Comme on peut le remarquer, chacun des impétrants se revendique le plus démocrate, tout en essayant de se démarquer des autres par quelque promesse qu’il n’est même pas obligé de tenir. A cette occasion, la démocratie de marché (autre nom des conseils d’administration d’une zone géographique dans le capitalisme mondial) s’affiche médiatiquement comme marché de la démocratie, où, ainsi que c’est l’usage dans tous les supermarchés, chaque marchandise se prétend tour à tour la meilleure et toutes se ressemblent dans leur médiocrité.

Les élections se présentent à la manière d’une vente aux enchères précédée d’une campagne publicitaire où chaque prétendant fait son boniment et les « experts » commentent le match. On peut dire que les programmes font alors office d’enrobage, comme ces friandises industrielles qui ne diffèrent que par leur forme et leur couleur, et qui ont en commun de n’avoir aucune saveur hors du goût qu’on est supposé leur trouver. Les baratins servant d’arguments publicitaires sont à destination des uns et des autres pour les faire adhérer à la même soumission au système qui administre leur sujétion. Il y en a qui aiment le sucré, d’autres la couleur chocolat, cependant tous en croquent. Car l’important n’est pas le goût du pudding mais de le manger.

Lorsque tout est devenu marchandise, jusqu’à l’air qu’on respire (dont on vend des actions sous forme de droits de polluer), il n’est pas étonnant que les élections présidentielles tiennent à la fois de la réclame pour yaourt, des courses de lévriers ou de la promotion pour excursions touristiques. Les offices de sondages font partie du dispositif qui attribuent aux uns et aux autres une cote dont le résultat sera le gros lot remporté par un seul. Le second tour de l’élection fonctionne ainsi à tous les coups comme la finale d’une coupe de football, et l’un des camps descendra dans la rue crier « on a gagné », sans que personne n’ait mis en question le fait que cette opération ait un quelconque rapport avec la démocratie. Évidemment, dans tous les cas de figure, comme quand on joue à la roulette, c’est le casino qui gagne.

Dans la même mesure où ce non-événement est réellement sans importance quant à l’administration de la société, dont les véritables maîtres se fichent bien de savoir quelles galipettes font les guignols qui font semblant de la diriger, sa fonction essentielle consiste sans doute à faire participer les « citoyens » à leur servitude volontaire. Parmi toutes les méthodes pour passionner le débat, il en est une qui a fait le délice de ceux qui s’affichent comme les meilleurs manieurs de bâton, c’est de faire peur. On crie au loup pour assurer les trouillards qu’on sera là pour les défendre. Les moutons effrayés n’ont d’autre hâte que de se soumettre aux directives de leurs bergers, sous la garde des chiens. Selon les obsessions des uns ou des autres, les épouvantails varient : du banquier rapace au bohémien voleur, en passant par le coupeur de gorge et le violeur d’enfants, les caricatures des méchants sont agitées à bout de bras pour souligner combien est gentil celui qui tient l’affiche. Rien n’est plus profitable encore, pour ceux qui commandent aux pandores, que la peur du méchant absolu : le terroriste. Il n’est donc pas très étonnant que cette période de mise en scène soit propice aux crimes publics des fanatiques en tous genres. Peu importe les commanditaires, puisque leur action, en définitive, sert toujours l’État. Que le tireur soit un gamin déboussolé, un provocateur des services secrets ou un agent ennemi, ne change rien à l’usage qui est fait de l’émotion réelle des gens face aux images horribles qu’on leur présente. Le sentiment de terreur renforce toujours la soumission au chef. En l’occurrence, s’agissant de la société, c’est l’État. Car, au bout du compte, quel que soit l’élu comme chef de l’État, il sera garant de la continuité du système dont il participe. Certes, on peut détester la tronche de l’un et préférer celle d’un autre dans les photos officielles, mais ceux qui ont trempé leur pain dans la soupe électorale sont supposés accepter d’avance qu’il y ait un président pour présider à leur destinée de « citoyens ». Ce faisant, ils abdiquent d’avance de leur souveraineté. C’est le sens de la signature qu’on leur demande sur le registre du vote. Mais où et quand a-t-on débattu de la nécessité de ce système ? Selon quelle logique est-il obligatoire qu’une majorité artificiellement dégagée par un choix à deux alternatives impose quoi que ce soit à la minorité ? Quand les Chinois manifestaient place Tien An Men contre le pouvoir de la République Populaire Démocratique, j’avais demandé à des amis pékinois quel était le sens du mot que les manifestants utilisaient, évidemment différent de celui qui désignait le pouvoir, pour revendiquer la « démocratie » , ils m’ont répondu que les caractères employés avaient pour signification : « pouvoir des minorités ». C’était très loin des commentaires qu’en ont fait les experts de chez nous pour nous faire croire que notre système politique était tellement meilleur qu’on était prêt à mourir pour en bénéficier. Il en va de même des révolutions qu’on a appelées « printemps arabe », dont rien ne permet de dire que le résultat électoral, mettant au pouvoir de nouveaux dirigeants qui seront peut-être pires que ceux d’avant, ne soit pas la trahison des motivations de ceux qui se sont insurgés contre la dictature. Les vraies questions qui se posent aux hommes quant à leur façon de décider ensemble des conditions de leur vie quotidienne n’apparaissent évidemment jamais dans les discours et les images véhiculées par les médias, pour la simple raison que ces questions, pour les maîtres du monde, n’ont pas lieu d’être. Car les réponses sont simples, mais ne leur plaisent pas. L’indignation, certes, ne les effraie pas outre mesure, à condition qu’elle s’en tienne à des exclamations et surtout, de ne pas affirmer que tout peut changer, ici et maintenant, sans passer par des intermédiaires. A savoir comment, ce n’est pas à dire sur les médias.


 
 
 
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