De la clarté Mélenchon au coup de gueule de Michel Serres.

par Anatole BERNARD
Le Grand Soir

Ô la belle unanimité !

Tout le monde a attaqué Jean-Luc Mélenchon, de la gauche trotskiste à la droite nationale, en passant par les verts de rage : feu sur l’importun !

Tout a été bon, surtout de fouiller dans son passé qui ne serait pas à la hauteur de son présent, même Michel Onfray qui rejoint la présidente du Medef, effrayée par la terreur qu’incarnerait ce candidat.

Au demeurant, il serait bon de rappeler à ce philosophe, de plus en plus au niveau des fadeurs de nos gensdetélé, que selon Jules Michelet la terreur rouge n’a jamais fait plus de morts que les cinq premières minutes de chaque bataille napoléonienne et qu’aujourd’hui la terreur, plutôt blanche, est celle du turbocapitalisme avec ses vagues sans fin de chômage, de suicides, d’accidents du travail, des maladies professionnelles, sans oublier l’accroissement de la pauvreté.

En réalité, ça s’agite comme si, en dehors du Front de Gauche, personne ne souhaitait sincèrement le changement. C’est le déroulement d’une farce où la plupart des forces en présence n’auraient d’autre projet que d’aménager plus ou moins bien la mutation d’une société orientée selon les lois du marché qui seraient notre seul destin.

Or, loin de flatter ou de cultiver la dérision du dérisoire jusqu’à l’usure du moindre indice de pensée, tout à l’idée d’ancrer les règles de rapports sociaux dans un code de conduite morale contre tout glissement vers le moi maniaque à l’extrême, Jean-Luc Mélenchon fait une campagne de contenu et d’éducation populaire pour tenter de répondre enfin à une véritable inquiétude des gens, avec le souci du partage et respectueux des droits de chacun. N’en déplaise à certains, il réveille les passions joyeuses et ranime la fierté du peuple de France qui n’a pas fait le deuil de sa Révolution, un peuple qui n’oublie pas ses luttes et ses sacrifices pour l’édification d’un espace laïque garant de toutes les libertés individuelles, de croyance et d’idées. Un peuple qui s’est battu, souvent meurtri, jamais abattu et qui sait à quel prix peut se payer toute avancée sociale : « jamais nous ne tolérerons qu’un seul des avantages de la sécurité sociale soit mis en péril. Nous défendrons à en perdre la vie et avec la plus grande énergie cette loi humaine et de progrès » (Ambroise Croizat, Ministre communiste à la Libération). Là est la République telle que je veux la vivre, précisément celle que Sarkozy s’emploie à détruire depuis son accession au pouvoir avec comme cible, le CNR et Mai 68.

Alors, excusez-moi, mais quand je vois tous ces gens converger en direction des lieux de métinge du Front de Gauche, le pas alerte, le corps redressé, le regard vif à hauteur d’homme, le visage radieux, le sourire qui enflamme les pommettes, la bouche qui chante, les idées collées aux corps, je comprends pourquoi cette campagne a de quoi faire baisser les yeux de la droite. C’est la clarté Mélenchon, celle que les exploiteurs ne peuvent regarder en face, celle qui réchauffe les cœurs délaissés, celle du courage, celle de la justice, celle qui me rend la fierté d’être citoyen.

Une clarté qui dénonce l’abaissement programmé du coût du travail pour enrichir toujours plus les spéculateurs, les picsous du CAC 40 et mettre à genoux, avant de les plonger dans le désespoir, les acteurs réels de la richesse. Une clarté qui rend muets les gensdelettres et les gensdetélé qui ne savent plus quoi dire ou quoi faire, car ça leur échappe ; leurs aboiements n’aboient plus assez fort, l’éclat de la protestation est trop puissant et tellement beau.

Une clarté enfin pour unir chaque citoyen à la Nation avec un nouveau contrat social pour les Français, dans une France plus fraternelle qui enchanterait et où Françoise Hardy pourrait chanter dans les rues Le temps des cerises.

Mais, point de cette clarté sur le plateau de Taddéï où l’engourdissement atteint les consciences. Alors que les conflits d’intérêts gagnent la science économique, de plus en plus suspectée, mise en cause pour ses connivences avec la finance et les médias, le débat de ce mardi soir s’englue dans la théorie dominante de la loi des marchés, qui serait un destin, alors que seulement un millier de personnes en décident et par voie de conséquence pèsent sur la politique économique de la France qui patine aujourd’hui avec huit millions de personnes sous le seuil de pauvreté.

Ça parle de l’impuissance des politiques et des 16 millions d’euros de rémunération différée de Maurice Léy, PDG du Groupe Publicis, qui ne semblent choquer personne ou si peu. Quelques voix trouvent ça plutôt normal ; après tout dit Taddéï, répartie entre les pauvres, ça ne ferait pas grand chose par personne. Ça glisse même vers une espèce de débat creux avec au centre le seul horizon de l’argent, comme seule raison de vivre, avec l’ultralibéral de service disant que la paix c’est justement qu’on foute la paix aux entrepreneurs, c’est-à-dire aux exploiteurs, c’est-à-dire à la répartition inégale des richesses. Au fond, dans un brouhaha de chevauchements de paroles, du jeu récurrent des questions posées sans même laisser le temps d’y répondre, se dessine un désir de société sauvage inqualifiable, avec un homme sans gravité qui ne serait qu’en quête de sous, de sous seulement.

Soudain, sans crier gare, c’est le coup de gueule de Michel Serres « Mais qu’est-ce qui vous fait bander » ? Un vrai coup d’éclat dont la lueur dévoile l’horrible décomposition par accumulation « mais qu’est-ce que c’est ça, toujours plus de voitures, toujours plus de bouffe, toujours plus de fric, toujours plus de choses » « Moi, je m’en fous, dit Michel Serres. Je suis un entrepreneur qui écrit des livres sans exploiter personne et je n’arrive pas à comprendre à quoi on peut utiliser seul tant d’argent ? ». A cet instant, le plateau n’a pas la figure du bonheur que pourrait procurer la possession, mais des airs de dévastation comme une image composite de la mort. Je me souviens alors de cet homme qui, dans le film Brazil, dévore, engloutit de la nourriture sans partage et qui finit par exploser de trop accumuler, de trop manger. Hallucination ou pas, je les vois là, tous obèses, gros de vanité, vides de désir, spectres de la vacuité, pris à leur propre piège de fuite dont l’accélération n’est qu’une illusion de vie.

Au cœur de l’indécence et du délire d’avoir, Michel Serres remettait l’homme au centre et rendait à l’émission de Taddéï sa couleur perdue. Gascon et philosophe, par conséquent doublement en colère, Michel Serres avait pris le commandement d’un bâtiment en péril pour changer de cap et redéfinir l’horizon du bonheur par la recherche en priorité de la paix sociale supérieure à tout, contre les effaceurs de traces, les effaceurs d’Histoire, tout en nous rappelant que la télé reste à prendre.

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