L’ANAPHORE DÉCISIVE DE FRANÇOIS HOLLANDE : Moi Président... !

« Je veux que notre victoire soit belle, soit grande, qu’elle soit sans rancune et sans rancoeur, sans revanche. Une victoire qui nous élève, nous redresse, nous renforce, une victoire de la confiance, du bonheur, de la fierté. Je veux une victoire qui permette de réunir, de réconcilier, de rassembler. Je veux que dans 3 jours, quand vous vous rassemblerez ici, je l’espère, parce que vous aurez appris le nom du prochain président de la République, que vous vous disiez « Nous avons gagné pour le progrès, la justice, la jeunesse, la dignité, mais mieux que cela, pour la République, pour la France, pour la belle idée que nous nous faisons de l’humanité, pour que ceux qui n’ont pas voté pour nous puissent se dire que c’est nous qui portons l’espérance. » _ François Hollande

Ce plaidoyer pour une France des Lumières résume de notre point de vue la doctrine du candidat Hollande. Il a donc eu lieu, le Grand Débat. Nicolas Sarkozy en voulait trois. Il fut K.-O. en un seul, Il s’imaginait « éclater » son rival Hollande jugé trop mou, il se heurta à un roc. Jean-Louis Borloo publia une lettre ouverte à François Bayrou où il enjoignait le leader centriste de rejoindre Nicolas Sarkozy. Depuis le matin même, Gérard Longuet faisait l’actualité. Dans un entretien au magazine de sa jeunesse, Minute, il qualifia Marine Le Pen d’interlocutrice valable, en vain.

« Monsieur Sarkozy, vous aurez du mal à passer pour une victime », asséna Hollande. Confronté à son bilan, il s’excusa de la Grande Crise, s’exonéra des grandes difficultés, plaida l’apprentissage, dénonça les cas de la Grèce et de l’Espagne. Il tenta de contester les chiffres, puis céda. Pour le journal La Croix, Nicolas Sarkozy a choisi la voie de l’audace, François Hollande celle de la persévérance. les deux hommes ont mis en scène le choc de leurs personnalités. Le second tour de l’élection présidentielle sera bien la confrontation de deux styles, deux conceptions de la fonction présidentielle. Nicolas Sarkozy n’est pas le moins armé. Il a pour lui l’expérience. Son style est énergique et offensif, souvent à la limite de la provocation ou de l’humiliation. Sûr de lui, il sait manier l’autorité, l’intimidation ou le mépris pour prendre le pouvoir dans une discussion ou dominer un débat. Face à une telle personnalité, le candidat socialiste aura réussi à imposer la sienne, un homme simple et jovial (...) S’engageant à réduire de 30% le salaire du locataire de l’Élysée, il fait la promesse d’une présidence modeste. « Votre normalité n’est pas à la hauteur des enjeux », a-t-il lancé mercredi soir à son contradicteur »(1)

Pour Gérard Courtois, directeur éditorial du journal « Le Monde », François Hollande sera « le principal bénéficiaire » de l’exercice : le plus surprenant dans cet épisode du débat est que Nicolas Sarkozy ne l’ait pas interrompu. Il m’a donné à ce moment-là le sentiment d’avoir baissé les bras, et de ne plus se protéger contre les coups percutants, voire brutaux, que lui assénait M.Hollande. (...) Depuis le début de la campagne, Nicolas Sarkozy et son camp n’ont cessé de sous-estimer l’adversaire socialiste. (...) Nicolas Sarkozy avait un besoin impératif de l’emporter de manière éclatante et il n’y est pas parvenu. Le président sortant est plombé à la fois par sa personnalité qui a pu heurter, par la crise qui a déstabilisé tout son projet de 2007 et par son bilan dominé par la montée du chômage. Espérer, dans ces conditions, qui plus est, après dix années de droite au pouvoir et dix-sept années de présence à l’Elysée, ne pas être victime d’un désir d’alternance aurait été une prouesse exceptionnelle ».(2)

Le débat sur l’Immigration

Combien fallait-il d’immigrés ? « Aujourd’hui, déclare Nicolas Sarkozy, quelqu’un qui arrive en France, on le met en rétention pour voir s’il correspond à un critère de régularisation. » Quelle formule incroyable ! Nicolas Sarkozy entretient la confusion sur l’immigration légale et illégale. Quand François Hollande l’interrogea sur une éventuelle phobie anti-Islam, le président sortant s’énerva encore. Bien sûr qu’il visait les Musulmans ! Mais comment faire le tri entre les étrangers ? Cela va dans le sens de cette interview publiée le 27 avril dans le quotidien israélien Haaretz. Richard Prasquier, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), affiche une préférence pour Nicolas Sarkozy qui a « développé un lien fort avec la communauté juive française ; il a une profonde connaissance d’Israël et une profonde sympathie pour ce pays ». « Il « s’inquiète d’une éventuelle victoire de François Hollande à la Présidentielle ». Rien que « ça » ! « Le haut score du Front National n’aura pas d’influence sur la politique vis-à-vis des Juifs de France. C’est la communauté musulmane et les problèmes d’immigration qui étaient au coeur de la campagne [du FN].´´. Pour rappel, Nicolas Sarkozy fut plébiscité en Israël. Il a obtenu près de 80,5% des voix, distançant largement François Hollande (près de 8%).

M.Sarkozy a reproché ensuite à M.Hollande de ne pas être constant sur sa position sur les centres de rétention. « Est-ce qu’on garde les centres de rétention ? » a demandé le candidat de l’UMP. « Bien sûr qu’on les garde », lui a répondu M.Hollande. « Alors pourquoi vous avez écrit dans cette lettre au directeur général de Terre d’asile, je cite : « Je souhaite, moi François Hollande, que la rétention devienne l’exception.’ S’il n’y a plus de rétention... », lui a alors rétorqué M.Sarkozy, souhaitant souligner l’inconstance de son rival. Pourtant M.Hollande « n’a jamais proposé la disparition des centres de rétention », a réagi, jeudi 3 mai, FTA, dénonçant un « stratagème grossier » de Nicolas Sarkozy. « Cela relève du mensonge et de la manipulation. Jamais François Hollande n’a proposé la disparition des centres de rétention », a déclaré Pierre Henry, le directeur général de FTA. Dans cette lettre, M.Hollande s’engage « à mettre fin dès mai 2012 à la rétention des enfants et donc des familles avec enfants », et à ce « que la rétention redevienne l’exception et non un instrument banal de procédure ». « Je souhaite que soient privilégiées les alternatives à l’enfermement et, lorsque le placement en rétention est nécessaire, qu’on veille aux conditions de vie dans les centres », ajoute le candidat. (...) En janvier, la France s’est vue condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme pour l’enfermement d’enfants en centre de rétention, estimant dans son arrêt que « la rétention de jeunes migrants accompagnés de leurs parents dans un centre inadapté aux enfants était irrégulière et contraire au respect de la vie familiale ».(3)

Toujours sur l’immigration, les deux prétendants à l’Elysée ont ensuite abordé la question du droit de vote des étrangers. Comme rappelé par Hollande, Sarkozy était favorable au vote des étrangers en 2007 et en 2008. Il a changé ensuite sous la pression de l’extrême droite. Dans la campagne de l’entre-deux-tours, M.Sarkozy avait beaucoup utilisé ce sujet comme angle d’attaque à l’encontre de son rival. Cette fois encore, il a jugé « irresponsable de proposer un vote communautariste (...), alors que nous sommes face à des tensions communautaires et identitaires extraordinairement fortes ». Pour les municipales, il y aura des revendications identitaires et communautaires, des horaires différenciés pour les femmes et les hommes dans les piscines, des menus différenciés dans les cantines municipales, des médecins différenciés pour les hommes et les femmes dans l’hôpital. » « On a eu une montée des tensions communautaires extravagante, on a eu une radicalisation et une pression, disons les choses comme elles sont, d’un Islam de France, alors que nous voulons un Islam en France », a encore dit le candidat de la droite.

Ce à quoi François Hollande rétorque : « Pourquoi vous laissez supposer que les étrangers non communautaires, non européens, sont des musulmans ? Pourquoi vous dites ça ? Qu’est-ce qui vous permet de dire que ceux qui ne sont pas Européens sont musulmans ? », lui a alors demandé le candidat socialiste avant d’ajouter : « Je vous fais d’ailleurs observer qu’il y a des Français qui sont de culte musulman aujourd’hui. Est-ce que ces Français-là font des pressions communautaires ? » « Que les Français n’aient aucune inquiétude : sous ma présidence, il n’y aura aucune dérogation à quelque règle que ce soit en matière de laïcité. La loi sur la burqa, si je deviens président de la République, sera strictement appliquée. »

Pour le sociologue Michel Wieviorka : « Nicolas Sarkozy a eu recours à la facilité et a parlé trop vite et n’importe comment de la situation actuelle. Il a livré un discours confus, contenant des simplifications gigantesques, dans lequel étaient par exemple mêlés les communautarismes culturel et religieux. Nous avons pu le constater lorsqu’il a été question de la burqa : pourquoi s’attarder plusieurs minutes sur cette question, qui ne concerne que 300 personnes à l’échelle nationale ? Il y a certes, en France, du communautarisme, mais pas forcément là où l’on pense. En réalité, c’est de l’Islam dont il est question. A l’entendre, on a l’impression qu’il existerait en France une communauté musulmane puissante, capable de se structurer politiquement. Cette idée repose sur des connaissances très subjectives, un discours de la peur, du racisme et de la xénophobie ». (4)

Sur le point du Halal, le sociologue ne suit pas François Hollande : « Je suis critique dit-il, quant à l’attitude de François Hollande. Je ne pense pas que l’on puisse régler le problème de la manière dont il l’a évoqué. Prenons l’exemple de la viande halal dans les cantines scolaires : pourquoi ne pourrait-on pas instaurer la possibilité d’en consommer pour les enfants qui le désirent ? Quand vous prenez l’avion, vous pouvez demander à vous restaurer en fonction de votre appartenance religieuse. Ces débats devront être rouverts, en y intégrant une capacité de reconnaissance de la religion des uns et des autres. A propos de la laïcité dans la Constitution, le sociologue pense qu’il s’est aventuré de façon maladroite sur ce terrain. N’oublions pas que, sur cette question, la France ne fonctionne pas de manière unifiée : en Alsace-Moselle, le Concordat s’applique. Par ailleurs, personne ne conteste le principe de la laïcité ni n’entend le remettre en cause. Il ne s’agit pas de construire un faux débat qui générerait de l’agitation. Dans un pays inquiet de la place des marchés, de sa capacité à endiguer le chômage, des inégalités sociales, de l’avenir des jeunes...et dans lequel la réalité est multiculturelle et multireligieuse, on a tendance à rechercher des explications non sociales aux problèmes sociaux. Notamment du côté de groupes que l’on pourrait stigmatiser. La majorité des immigrés sont originaires des anciennes colonies françaises. Il s’agit des petits enfants des ex-colonisés et des enfants de ceux que l’on a fait venir à l’époque des Trente Glorieuses ».(4)

Verdict sans appel

« « François Hollande, quel président comptez-vous être ? » A cette question le candidat du PS répond lors d’une longue tirade de près de trois minutes : « Moi président de la République... » Une formule répétée... à quinze reprises pour attaquer à chaque fois des points de la présidence Sarkozy. La séquence restera l’un des moments les plus forts du débat. (...) L’anaphore de François Hollande, nous explique Alexandre Lemarié, a manifestement marqué les esprits. Cette figure de style « se définit comme la répétition d’un mot en tête de plusieurs membres de phrase, afin d’obtenir un effet de symétrie et de renforcement », explique le journaliste Pierre Assouline, sur son blog hébergé par Le Monde.fr. « Il s’agit de donner du rythme au texte en martelant et en scandant la même expression. Sur ce plan-là, c’était réussi hier soir », estime-t-il, jugeant que « l’anaphore hollandienne était une bonne idée ». Même Brice Hortefeux, proche de Nicolas Sarkozy, a concédé au Monde que M.Hollande a été « pas mal » dans sa litanie préparée « moi président.. » » (5)

« Une tirade d’autant plus percutante que M.Sarkozy a laissé son rival la développer sans l’interrompre une seule fois. Ce qui amène cette question : pourquoi le président-candidat a-t-il laissé M.Hollande répéter autant de fois son « moi président de la République », sans le couper ? « Cette anaphore a été un point fort du débat, et il est assez étonnant que Nicolas Sarkozy n’ait pas essayé d’interrompre Hollande dans sa dynamique, qu’il ne soit pas intervenu pour casser son effet », a également jugé Arnaud Mercier ».(5)

Françoise Fressoz, éditorialiste au Monde, livre son analyse du débat radiotélévisé. Pour lui, il n’est pas certain que le débat fasse bouger les lignes chez les indécis. Il a été globalement très technique. Mais ce qui a le plus frappé, c’est de voir que François Hollande ne s’est jamais laissé dominer par Nicolas Sarkozy.(...) Je pense que M. Sarkozy a fini la campagne en se rendant compte qu’il ne fallait pas sous-estimer M.Hollande. (...) Mais à un moment, à la fin de l’émission, il a un peu laissé filer les choses. Quand François Hollande répète plus de dix fois « moi président de la République », il aurait pu l’interrompre en disant qu’il ne l’était pas encore, ou en pointant son arrogance. Au contraire, il s’est tu. Il a laissé le candidat socialiste à sa litanie, et on se demande à ce moment du débat s’il ne s’est pas déjà résigné à la transmission du flambeau : c’était très étonnant venant de sa part. (...) Mais comme M.Hollande partait en position de favori, on peut dire qu’il reste le favori. » (6)

Enfin, on apprend le verdict sans appel des téléspectateurs : une majorité des personnes qui ont suivi le débat interrogées par l’Ifop (42% contre 34%) estime que François Hollande est celui des deux candidats qui a fait « la meilleure prestation ». Pour 55%, il « n’a pas changé (leur) choix », pour 38% il l’a même « renforcé ». Cerise sur le gâteau, François Bayrou a infligé un camouflet à Nicolas Sarkozy en annonçant jeudi soir qu’il voterait pour François Hollande au second tour dimanche.... Pour Bayrou, convaincu que la crise n’est pas finie, la gauche va très rapidement se heurter au mur des réalités tout autant qu’au mur de l’argent. Ce jour-là, Hollande se verra contraint de réorienter sa politique économique et ce jour-là, Bayrou sera disponible. A moins d’un miracle, les jours de la présidence Sarkozy sont comptés. Hollande sera le prochain président.

Professeur Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
P.S.

1. http://www.la-croix.com/Actualite/S...

2. « Sarkozy n’a pas pu éviter le réquisitoire sur son bilan » Le Monde.fr | 03.05.2012 L’immigration et le vote des étrangers

3. Sylvia Zappi : France Terre d’asile dénonce « un stratagème grossier » de Sarkozy Le Monde.fr | 03.05.2012

4. Audrey Salor : « Pour Sarkozy, il y a de bonnes et de mauvaises communautés » 03-05-2012 Interview de Michel Wieviorka, Le Nouvel Observateur. Jeudi 3 mai 2012

5. Alexandre Lemarié : Moi, président... » La tirade de Hollande Le Monde.fr | 03.05.2012

6. Michaël Szadkowski : « Hollande partait en position de favori, il le reste » Le Monde.fr | 03.05.2012

 
 
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