Le Thanatos, cette aliénation de l’Éros…

Le thanatos est l’altération du désir brimé, la rage mortelle de la déchéance du désirant esclave de ses manques, pris au piège de son Éros dénaturé.

Le thanatos - hormis les cas particuliers du « refus de guérir » chez certains traumatisés, notamment de guerre, ainsi que l’expérimentait Freud lorsqu’il appliqua le terme à la psychanalyse et les cas d’idéation suicidaire chez de grands dépressifs - n’est pas pulsionnel, mais dénaturation de l’instinct de vie, déchéance de la vie et de l’énergie positive confinant en inversion pathologique de l’éros. C’est donc toujours l’aliénation de l’éros en tant qu’enthousiasme à vivre, goût à la vie, que le thanatos !

Je tiens dès le départ à préciser que l’aliénation, toute aliénation, est mort à soi de l’être ou du sentiment aliéné. Aliénation : dénaturation de toute l’identité intime de l’aliéné dans son rapport à soi et à l’être en général par ce que j’appellerais une mésassumation de son essence, affligeant l’homme en tant que conscience supérieure, conscience pour soi. Errance et déviance du rapport à soi. Éviction du conatus par des forces obscures de la conscience altérée, avariée et en déroute, là où l’individu perdu, signe dans la déviance ce qu’il voudrait être, ce qu’il voudrait avoir. Conscience rendue Absence c’est à dire son contraire vu que le sens même de toute conscience est présence à soi et au monde, car privée de la clarté d’une présence herméneutique à soi-même. Puisque immanquablement, l’homme se signifie ou s’aliène. Je vois donc l’aliénation comme non pas pulsion mais renversement du sens chez l’herméneute intime et collectif qu’est l’humain. Comme ce jaloux excessif ou jalouse excentrique en crise, qui tue l’être aimé sur un malentendu qui le traumatisera et le rongera de traumatisme du souvenir et de remords à vie. Comme ce général d’armée prédatrice d’État qui s’empare du pouvoir républicain "au nom de la démocratie" par coup d’État et purges sanguinaires sans nulle vision révolutionnaire...

Le thanatos, loin s’en faut, n’est pas une fatalité pulsionnelle mais forme perverse parce que aliénée de la « prohairesis » (terme aristotélicien qui se définit comme un désir délibéré, c’est à dire confronté à ses contraires, ses possibles, ses limites). Le manque de la chose dans l’incomplétude partitive en ce monde de partiel, devient manque du malade forcené, incapable de le transcender.

Glissement passif dans le macabre. Dévorante mollesse de l’esbroufe, cet orgueil dénaturé de l’inférieur voulant constamment prouver à soi qu’il vaut quelque chose, l’homme du thanatos, jouxte la mort par manque de fermeté, trop infatué du désir pour vouloir dépasser ses abîmes en sa lugubre complaisance dans l’abandon au mal servile… Le jaloux ou la jalouse morbide qui tue l’être aimé dans sa crise maladive ; le médecin qui rend le patient malade iatrogène à coups de médicaments prescrits par volonté de vérifier son talent de traitant à travers des ordonnances ; le leader politique qui, par duplicité, vénalité et obsession d’augmenter son importance dans la société, voire de changer de classe, complote avec des groupuscules cossus contre le peuple qui l’a élu, sont des échantillons de thanatocrates qui propulsent la mort par passion selon leur éros lugubre et inhumain..

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
Forum lié à cet article

6 commentaires
  • Le Thanatos, cette aliénation de l’Éros… 13 juin 2012 18:38, par alain

    « Le Thanatos, cette aliénation de l’Éros... »

    Le Thanatos n’est pas l’aliénation de l’Éros, il en est l’image inversée dans le miroir. L’un ne va pas sans l’autre et l’image ne disparaît qu’avec l’objet mis en abime. Union des contraires qui libère la respiration.
    La vie sans la mort n’est qu’inconscience, elle n’est rien qu’amas de pulsions insensées. Le sens est dans une renaissance pérenne qui passe immanquablement par les ténèbres de l’œuvre au noir. Thanatos n’a rien d’une aliénation, c’est l’autre face d’une seule et même pièce.

  • Contradiction chez vous, s’il ne s’agit par d’aliénation, de "perte" pourquoi faut-il renaître ? Renaissance veut dire recouvrement d’une vie aliénée dans l’illusion, perdue, non ? C’est justement la perte, l’aliénation qui est le thanatos à dépasser.

  • Le Thanatos, cette aliénation de l’Éros… 14 juin 2012 09:38, par alain

    Vous présentez Thanatos comme l’impasse, la nuit de la raison, ce qui me coupe d’un réel que vous vous gardez bien de définir. Ce qui donne sens est indissociable du temps et le temps est le garant de ce Thanatos que vous limitez à la seule aliénation. Si je renais c’est aussi pour parfaire l’œuvre inachevée, je ne vois là nulle perte à dépasser, au contraire, la construction du soi passe du fantasme au réel sans contradiction. C’est un mouvement qui transcende les opposés. Vos exemples (le jaloux, le mauvais médecin, le leader politique) relèvent de la perversion ou, au mieux, de l’imbécillité. Ni l’œuvre au noir ni la renaissance n’ont leur place en ce procès. Ce dont il s’agit c’est d’ écouter « ce que la nuit raconte au jour » (H. Bianciotti).

    • Le Thanatos, cette aliénation de l’Éros… 14 juin 2012 12:48, par CAMILLE LOTY MALEBRANCHE

      Disons au départ pour ceux qui lisent cet échange, que l’herméneutique n’est pas figée et peut être contradictoire d’un lecteur à un autre, d’un interprète à l’autre.

      Cela dit, je perçois que le thanatos est pour vous, virtualité, possibilité. Je ne saurais vous dire non, si c’est telle votre lecture. Mais j’ai peur que vous réduisiez le thanatos à la mort qui porterait une renaissance un peu comme chez Platon et sa métempsychose. Pour moi, le thanatos n’est pas la mort en tant que telle, ni même pulsion de mort mais déchéance et altération-corruption de l’énergie vitale, des énergies positives de la vie et qui magnifient la vie. C’est là que nous sommes totalement différents. Maintenant, oui mes exemples présentent des "pervers" ou des "imbéciles", si je garde vos propos, car précisément, le pervers et l’imbécile sont des archétypes de destructeurs du sens, des corrupteurs de toute signification qui agissent à l’envers de la vérité de l’homme.
      Bref, pour le "réel" que vous évoquez, on le sait, et je l’ai pour ma part décrit dans maints écrits comme un construit multiple car c’est ce qu’il est. Alors que la Vérité est transcendante.

  • Le Thanatos, cette aliénation de l’Éros… 14 juin 2012 13:04, par CAMILLE LOTY MALEBRANCHE

    Pour compléter ce que j’ai écrit au dernier commentaire, je vous dirai :

    Le thanatos est la débile ovation mentale et comportementale de la mort par aliénation, sans la mort proprement dite.

  • Le Thanatos, cette aliénation de l’Éros… 14 juin 2012 17:56, par alain

    Je vous remercie de votre patience, à me lire vous aurez compris qu’en aucun cas je ne suis psychanalyste. La renaissance dont je parle n’est en rien la métempsychose platonicienne, elle se passe au présent et est à vivre ici et maintenant. Elle est, je l’ai dit, pérenne comme le sont aussi la révélation et cette vie magnifiée dont vous parlez avec une pertinence qui vous honore. L’herméneutique n’est pas nécessairement contradictoire, elle peut être complémentaire aussi. Relevez que j’ai parlé de perversion et d’imbécillité et non de pervers et d’imbéciles. Ce serait à n’en plus finir, ni vous j’en suis sûr ni moi ne nous égarerons sur cet objet. Marcel Duchamp disait avec raison qu’ « il faut abolir la notion de jugement ». Une autre version de la relation de causes à effets infinie de la mythologie bouddhiste. La mort sans la mort.
    Ayez je vous prie l’amabilité de me donner des liens où trouver les autres écrits auxquels vous faites allusion. Merci.