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Ecroulement des valeurs morales après la "libération", à qui la faute ?

Le pillage est mentionné dans la Convention de Genève, tout comme dans la
Convention de la Hague de 1907

Par Robert Fisk - 12 Avril 2003

Oui, je connais les crimes de guerre de Saddam Hussein. Il a massacré des
innocents, gazé les Kurdes, torturé son peuple et il est vrai aussi que nous
sommes restés bons amis avec ce boucher pendant plus de la moitié de son
horrible carrière au cours de laquelle on pourrait lui imputer aussi la mort
d’un million de personnes pendant la guerre contre l’Iran de 1980 à 1988.
Mais tandis que nous nous félicitions mutuellement pour la "libération" de
Bagdad, un évènement qui est en train de tourner rapidement en cauchemar
pour bon nombre de ses habitants, il serait bon de rappeler comment nous
avons mené cette guerre idéologique.

Alors commençons par la fin avec ce pillage qu’on aurait pu intituler
"autant en emporte le vent" et l’anarchie avec lesquels la population
Irakienne a choisi de célébrer la "libération" et la "démocratie" que nous leurs avons apportés. Tout a commencé à Bassora, bien sur, avec la réaction
scandaleuse des Britanniques devant l’orgie de pillage qui s’empara de la
ville. Notre ministre de la défense, Geoff Hoon, a fait quelques remarques
ridicules au sujet de cet état de choses, en suggérant devant la Chambre des
Communes que la population de Bassora était simplement en train de
"libérer" - encore ce mot - les biens du parti Baas. Et l’armée Britannique
a aussitôt approuvé cette absurdité.

Alors que les images du pillage à Bassora faisaient le tour du monde, le
Lieutenant Colonel Hugh Blackman du bataillon des Royal Scots Dragoon Guards
a joyeusement raconté à la BBC "qu’il n’avait absolument pas à s’en mêler".
Mais évidemment le Colonel Blackman devait tout à fait "s’en mêler". Le
pillage est traité par une clause spécifique de la Convention de Genève,
tout comme la Convention de la Hague de 1907 sur laquelle les délégués de
Genève s’étaient appuyés pour définir les "règles de la guerre". "Le Pillage
est interdit", dit la convention de Genève de 1949, et le Colonel Blackman
et M. Hoon devraient jeter un coup d’oeil à "Crimes de Guerre", publié en
coordination avec le Département de Journalisme de l’Université de Londres,
la page 276 est la plus impressionnante, pour comprendre ce que cela signifie.

Lorsqu’une puissance occupante prend le contrôle d’un pays, elle devient
automatiquement responsable de la protection des civils, de leurs biens et
des institutions. Ainsi, les troupes Américaines à Nasiriyah sont
automatiquement devenus responsables de ce chauffeur qui fut assassiné pour
sa voiture dès le premier jour de la "libération" de la ville. Les
Américains à Bagdad étaient responsables des ambassades d’Allemagne et de la
Slovaquie qui ont été saccagées par ces centaines d’Irakiens, et du
Centre Culturel Français, qui fut attaqué, et de la Banque Centrale Irakienne, qui fut incendiée.

Mais les Britanniques et les Américains ont tout simplement ignoré cette
notion, pourtant couverte par les conventions et le droit international. Et
nous les journalistes, nous les avons laissés faire. Nous avons applaudi
comme des enfants lorsque les Américains ont "aidé" les Irakiens à
déboulonner la statue de Saddam Hussein devant les caméras de télévision
cette semaine, et nous avons continué à parler de la "libération" de Bagdad
comme si la majorité des civils là-bas étaient en train de jeter des fleurs
aux soldats au lieu de faire des queues avec angoisse devant les points de
controle tout en assistant au pillage de la capitale.

Nous les journalistes, nous avons aussi participé à l’abandon d’autres
valeurs
morales dans cette guerre. Prenez par exemple le bombardement sauvage du
quartier résidentiel de Mansour à Bagdad la semaine dernière. Les armées
Anglo-américaines - ou "coalition" comme s’obstine à les appeler la BBC -
ont affirmé qu’ils pensaient que Saddam et ses deux fils malfaisants s’y
trouvaient. Alors ils ont bombardé les civils de Mansour et ont tué au moins
14 personnes innocentes qui étaient pratiquement tous - et ceci devrait
intéresser les croyants que sont Messieurs Bush et Blair - des chrétiens.

Nous aurions pu espérer que lendemain matin le service radio de BBC World
Service pose la question de savoir si le bombardement de civils ne
constituait pas une sorte d’acte immorale, peut-être même un crime de
guerre, malgré notre grand désir de tuer Saddam. Pas du tout. Le
présentateur à Londres a décrit le massacre de ces civils innocents comme
"une nouvelle tournure" dans la guerre pour abattre Saddam - comme si le
fait de tuer des civils, en toute connaissance de cause et de sang froid,
n’avait pas d’importance si c’était pour tuer notre tyran préféré. Le
correspondant de la BBC au Qatar - où les gars du CentCom se sont
pompeusement vantés d’avoir des informations "en temps réel" (qui se sont
révélées fausses par la suite) selon lesquelles Saddam était présent - a
employé le jargon militaire habituel pour justifier l’injustifiable. La
"coalition", annonça-t-il, avait des "informations périssables",
c’est-à-dire qu’il fallait faire vite et qu’il n’y avait pas le temps de
vérifier si des innocents seraient tués ou pas dans l’action, et que cette
"information déclenchant" (je cite encore une fois cet envoyé révoltant de
la BBC) n’était pas "sans risques".

Puis il s’est mis à décrire, sans l’ombre d’une hésitation sur les
implications morales, comment les Américains avaient lancé quatre bombes
d’une tonne - "des bombes briseurs de bunkers afin de raser les maisons
civiles". Il s’agit bien-sur du même matériel que l’aviation US a largué
dans les montagnes de Tora Bora pour tuer Ben Laden. A présent nous les
employons, en toute connaissance de cause, sur les frêles maisons des
habitants de Bagdad - des gens qui par ailleurs méritent de recevoir notre
"libération" - dans l’espoir qu’avec un peu de chance et quelques
"informations" douteuses sur Saddam, nous toucherions le gros lot.

La Convention de Genève est très prolixe sur ce sujet. Elle définit
précisément les civils comme des personnes à protéger, comme des personnes
qui doivent bénéficier de la protection des belligérants même lorsque ces
derniers se retrouvent en présence d’adversaires armés. La même protection
qui fut exigée pour les civils au Sud Liban lorsque les Israéliens
déclenchèrent leur opération brutale "les raisins de la colère" en 1996.
Lorsqu’un pilote Israélien, par exemple, tira un missile Hellfire "made in
USA" sur une ambulance, tuant 3 enfants et deux femmes, les Israéliens
déclarèrent qu’un combattant du Hezbollah se trouvait à l’intérieur. Il
s’avéra que l’affirmation était fausse. Mais Israël fut condamné à raison
pour avoir tué des civils dans l’espoir de tuer un combattant ennemi. A
présent nous faisons exactement la même chose. Et Ariel Sharon doit être
content. Finis les gémissements occidentaux contre Israël après que des
bombes d’une tonne aient été larguées sur Mansour.

Ces crimes sont commis de plus en plus souvent. Le massacre de plus de 400
civils dans l’abri anti-aérien d’Amariyah à Bagdad en 1991 lors de la Guerre
du Golfe fut accompli dans l’espoir de tuer Saddam. Pourquoi ? Pourquoi
sommes nous incapables de respecter les lois de la guerre, chose que nous
exigeons des autres ? Pourquoi les journalistes, encore une fois, et guerre
après guerre, se rendent-ils complices de cette immoralité en transformant
un acte cruel et illégal en une "nouvelle tournure" ou une "information
périssable" ?

Les guerres ont pour habitude de transformer des gens par ailleurs
normalement sains d’esprit en supporters d’équipe locale, à transformer des
journalistes rationnels en de vilains petits soldats de pacotille. Et
pourtant nous devrions emporter les textes de la Convention de Genève avec
nous, avec le petit livre de l’Université de Londres. Parce que les seuls à
tirer profit de nos crimes de guerre sont la prochaine génération de Saddam
Husseins.


 
P.S.
 
 
Forum lié à cet article

1 commentaire
  • On dit que pour détruire une population , on doit détruire son histoire, et c’est exactement ce qui se passe !!!
    Eh oui, ces pillages "pré-médités", cette inaction des forces américaines et britanniques permettent de créer un chaos sur lequel ils pourront s’ériger en maître.
    Regarder ces scènes de pillages, c’est laisser mourir la population, qui sera dépourvue de la plus belle et plus importante richesse qu’un peuple amasse pendant des siècles : le Savoir( ces livres, ces monuments, registres...).
    La destruction de ce peuple s’est faite en plusieurs étapes :
    1)l’affamer pendant 10 à 11 ans
    2)le combattre pour son "bien"
    3)le laisser dans le chaos
    4)lui donner l’illusion d’un sauvetage
    5)le dominer en posant à sa tête un dictateur choisi par les "libérateurs"
    6) l’occuper dans une pseudo-reconstruction
    Les Irakiens ont souffert de leur régime, et souffrent à présent de la colonisation américaine.
    A quand la libération totale de ce Peuple dont l’histoire civisationnelle fut exemplaire ????
    Oui, les Irakiens sont lassés par leur combat permanent et leur réaction est sûrement initiée par ces libérateurs qui profitent du chaos pour voler sa population de sa dignité et de ses biens.Je pense vraiment que les soldats ont dû prendre "quelques souvenirs de guerre"(patrimoine irakien),à rapporter chez eux !!!(???)
    Les Irakiens sauront se relever du chaos dans lequel ils ont été mis, car la dignité d’un peuple est en jeu !!!
    Rappelons que les Américains n’ont pas trouvé ces fameuses armes de destruction massive.A-t’on déjà oublié pourquoi ils ont enfreint les résolutions imposées par l’ONU(onu, minuscule ?!!) ?

    une pacifiste et citoyenne du Monde engagée

 
 
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