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Le Langage, et l’Avenir de l’Homme.

Il y a quelques milliers d’années, l’homme à venir se promenait encore en compagnie des grands singes, ses congénères d’alors. Sa station debout permettait le dégagement de la cavité laryngo-buccale, permettant l’articulation de certains sons nécessaires au langage. Mais alors que les singes inventaient quelques dizaines de sons, qui chacun voulait dire quelque chose de précis mais limité, l’homme, lui, en inventait aussi, mais savait les combiner pour créer un vocabulaire infiniment plus étendu. Un gros point d’avance pour l’homme qui allait en profiter pour établir sa domination sur la nature et sur les autres animaux de la création. L’apparition du langage chez l’homme, bien avant l’écriture, a permis la transmission d’expérience de chaque génération à la suivante qui, accumulée de façon exponentielle, a permis l’émergence de l’homme moderne, en d’autres termes vous ou moi. L’écriture a fait le reste.

Sans le langage on ne peut communiquer. Sans communication pas de compréhension, pas de tolérance, pas de paix entre les individus et les peuples. Le langage est donc un merveilleux outil, qu’on croit à tort être parfait. En réalité nous nous servons du langage de façon assez rudimentaire, et toutes les langues du monde sont assez archaïques, très imparfaites. N’en déplaise à Rivarol qui écrivait : « La langue française est incorruptible, c’est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue ». Notre tort est de nous contenter de ce qu’on a, d’un outil linguistique très imparfait. Je me souviens de Luigi Pirandello qui dans « six personnages en quête d’auteur » fait dire à un de ses personnages « comment voulez-vous que nous nous comprenions, nous ne parlons pas la même langue », alors que son interlocuteur parlait français comme lui. C’est pendant que l’enfant fait son schéma corporel que le sens personnalisé qu’il attribue à un objet donné se fait, et ce sens est très différent de celui qu’un autre enfant donne au même mot pour décrire un objet similaire. Nous vivons encore sous le principe aristotélicien erroné que le mot a un rapport bi-univoque avec l’objet. Des tentatives pour améliorer l’efficacité des langues ont mené à des progrès, qui sont restés quasiment sans application pratique, tels les travaux de Korzybski qui inventait au siècle dernier la sémantique.

Dans le même temps, Albert Einstein prononçait sa fameuse phrase : « J’ai enfin découvert le chaînon manquant entre le singe et l’homme, c’est nous ». Pas sympa à entendre, mais assez vrai. L’utilisation imparfaite du langage et le fait que celui-ci ne soit suffisamment élaboré est une des causes qui fait que l’homme se trouve encore à mi-chemin entre le singe et ce qui devrait être l’homme accompli. Une autre cause est le sous-développement du cortex et du lobe orbito-frontal, en rapport aux cerveaux reptiliens et mammifèriens, qu’Henri Laborit a très bien décrit dans ses œuvres indispensables, ce qui explique les conflits entre les parties archaïques de nous-mêmes et la partie plus noble. Bref on n’y est pas encore, il y a du chemin à parcourir. Peu d’individus travaillent sur eux pour leur développement personnel, ce qui n’augure rien de bon pour un monde meilleur.

Si cet article était aussi épais qu’un livre, je pense que j’arriverai à vous convaincre que les disputes, les conflits et les guerres sont causés essentiellement par les deux problèmes que je viens de mentionner. À défaut, je me limiterai brièvement à plusieurs exemples pour illustrer mon propos, bien que ce ne soit pas l’objet réel de mon article : Ainsi, dire « les Américains » est une stupidité, qui porte à confusion. Les Américains, ça n’existe pas, il y a des dizaines de catégories d’Américains, fort différentes qui, agrégées, font « les Américains ». Je vous conseille d’ailleurs de lire le merveilleux article d’Edward Said dans « le monde diplomatique » intitulé « L’autre Amérique ». Personne n’a jamais écrit quelque chose de plus vrai sur les composantes de la société américaine. Edward Said est un Américain d’origine palestinienne d’une rare culture. Dire « les anti-sémites » est une autre erreur. Des anti-sémites, il y en a, mais ils sont en infime minorité. Les adversaires des anti-sionistes et des gens qui défendent les Palestiniens sont traités d’anti-sémites, alors qu’ils ne le sont souvent pas. Dire « les libéraux » ne veut rien dire. En France, les libéraux sont pour les libertés économiques et individuelles, aux États-Unis les libéraux sont les anti-conservateurs. Toutes les notions de droite et de gauche, de centre, et autres définitions sont imprécises. Les classifications dichotomiques sont réductrices, imparfaites, erronées.

On aimerait voir l’évolution des sociétés humaines comme un continuum qui irait en évoluant vers le haut. Il n’en est rien. Dans certains domaines essentiels de l’activité humaine, l’humanité régresse. Ainsi, depuis le big bang, les galaxies s’éloignent du centre de l’explosion à des vitesses vertigineuses dans un univers qui semble infini et nous, nous sommes accrochés à notre petite planète qui fait des ronds autour du soleil en tournant sur elle-même pour que tout le monde en profite. La merveilleuse aventure humaine continue, pendant que les plus nantis consomment à outrance et que les plus pauvres meurent de malnutrition et de maladies, que ceux qui ont les médicaments pour les guérir leur interdisent.

Alors, bof, il y a d’autres urgences dont il faut s’occuper, que le langage châtié, le travail sur soi et le développement personnel. Abaraham Maslow l’a bien décrit avec sa pyramide des besoins. Il faut assurer les besoins de base, pour le reste on verra plus tard. N’empêche que moi, j’aimerais bien qu’on s’occupe plus de paix et de justice, car la souffrance de nos frères humains est insupportable. Je suis utopiste, certes, mais les préoccupations futiles et la défense des privilèges de ceux qui en ont ne m’intéressent guère, pas plus que les gesticulations dérisoires de ceux qui veulent exercer leur domination sur les autres. « Vanitas vanitatum et omnia vanitas ». On ne changera les sociétés humaines qu’en changeant l’homme, sa composante élémentaire. Pas un système, ni le communisme, ni le libéralisme, ni le capitalisme, ni aucun autre système « génial » soit-disant abouti, ne suffira à mener l’homme vers son destin ultime, le « H » majuscule. Pour que l’homme change, il faudrait qu’il soit plus préoccupé par son développement personnel et par la qualité et la précision de son langage, que par avoir des abdominaux bien dessinés, des dents blanchies par je ne sais quelle pâte miracle, et par son look, variable suivant les modes du moment, sur fond de consommation effrénée. À défaut de discipline et d’un apprentissage en profondeur de la langue dans les écoles, et avec la désaffection des écoliers et des étudiants pour la lecture et leur dépendance à l’égard des images faciles de la télévision, la qualité de la précision du langage se perd et les gens se comprennent de moins en moins bien.

L’homme a créé des armes modernes redoutables en comparaison des pointes, en silex taillé, utilisées par nos ancêtres de la pré-histoire. Le langage moderne, et surtout la façon dont on se sert des mots en les assemblant et en les choisissant est restée, à bien des égards, aussi rudimentaire que les armes dérisoires de l’homme à l’âge de pierre. Faire accepter cette réalité à ceux qui n’en ont pas conscience serait un premier pas. Mais pour bien parler ou écrire, il faut savoir écouter, comprendre, se discipliner, raisonner calmenent, et faire taire ses bas instincts, des qualités qui ne courent pas les rues en ce début de XXI ème siècle. On veut tout sans faire trop d’efforts et on néglige de paufiner sa communication en polissant la langue qu’on emploie. On se sert principalement du langage pour son aspect utilitaire, dans un monde matérialiste. Et, pour celà, point n’est besoin d’une langue élaborée. Si bien qu’avec les années on oublie ce qu’on n’avait jamais vraiment appris.

L’évangile selon St Jean nous dit que "au commencement était le verbe". Verbum, en latin, veut dire "mot ". Ainsi donc au commencement étaient les mots, qui traduisaient la pensée d’un créateur, car il faut bien qu’il y en aie un. Ce créateur qui utilise les mots comme une lumière pour transmettre un message aux hommes, censés le comprendre. J’ai l’impression qu’on n’a pas encore compris le message. Sans doute qu’on n’en maîtrise pas la langue.

Incapable de donner un vrai sens à la vie en ne comprenant pas son créateur, tiraillé entre ses instincts archaïques et ce qu’il a de plus noble en lui et peu outillé pour communiquer avec ses semblables, de quel avenir radieux l’homme peut-il rêver ?

Algarath


 
 
 
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