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les milles et une vies de Sadaam Hussein

Le président Saddam Hussein est-il vivant, ou mort sous les bombardements américains qui le visaient ? A-t-il trouvé refuge à l’étranger ? S’il est mort : qui est l’homme lui ressemblant vu à la télévision après la chute de Bagdad ? Les lettres et les messages audio adressés au peuple irakien en son nom sont-ils de lui ? Si ce n’est pas le cas, que cache cette manipulation : un dirigeant irakien utilisant sa signature ou sa voix pour galvaniser les moudjahidin ? Ou la CIA qui cherche à justifier les exécutions sommaires et les arrestations ?

Après l’avoir dit mort ou trop discrédité pour leur nuire dans l’ombre, les Américains pensent maintenant que le président irakien est vivant, qu’il coordonne ou inspire la résistance et qu’il faut l’éliminer au plus vite. Mise à prix de sa tête : 25 000 millions de dollars.

Trente ans de guerre secrète

L’appel lancé le 29 juin par Paul Bremer, pro- consul américain en Irak, à « capturer ou tuer » Saddam Hussein n’a rien de sensationnel. Cela fait plus de 20 ans que la CIA cherche à l’assassiner, en dépit du droit international et de l’Executive order 11905. Ce texte promulgué par le président Gerald Ford début 1976, interdisait explicitement à « toute personne employée par les Etats-Unis ou agissant au nom du gouvernement américain…(de) conspirer en vue de perpétrer des assassinats » d’hommes politiques étrangers. Certes, cela n’a jamais empêché les présidents américains de trouver des raisons de ne pas l’appliquer. Ronald Reagan bombarda la résidence du colonel Khadafi à Tripoli en 1986, tuant une des filles du président libyen. Pendant la première guerre du Golfe, la CIA a comptabilisé plus de deux cents tentatives d’assassinat du président irakien [1]. Bill Clinton, décréta que l’Executive order n’interdisait que les meurtres de chefs d’Etat, pas ceux de terroristes. Il tenta néanmoins sa chance contre Saddam, sans résultat.

George W. Bush et les néo-conservateurs américains sont moins délicats. Ils ont tout simplement remplacé le décret Ford par un permis de tuer… La tête de Saddam Hussein a été mise à prix, comme dans un western. Après avoir fait courir le bruit qu’il était mort pour démoraliser ses partisans, ils attendent qu’on le leur livre « mort ou vif ».

Exil

Le 9 avril, lorsque l’US Army a traversé le Tigre à Bagdad, et a aidé des opposants en tenue civile à renverser une statue de Saddam Hussein érigée place Firdous, il n’y avait que la mort du président irakien – un complot ou son départ en exil- pour expliquer l’étonnante facilité avec laquelle les Américains s’étaient emparés de Bagdad, expliquer pourquoi les soldats de la Garde Républicaine étaient rentrés chez eux sans combattre et où étaient passés le gouvernement irakien et le parti Baas. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, l’ordre donné au gouvernement et aux membres du parti Baas d’entrer dans la clandestinité, est peut-être venu de Saddam Hussein lui même, estimant qu’il valait mieux s’organiser dans l’ombre pour résister plutôt que d’affronter sans espoir un adversaire surpuissant.

Il y a ceux qui disent sérieusement que si Bagdad n’a pas tenu, c’est parce que tout allait de mal en pire en Irak depuis deux ans. Pour eux, Saddam Hussein est mort d’un cancer en 1999, le pays était dirigé depuis par le Conseil de Commandement de la Révolution (CCR) qui manipulait un sosie !

D’autres, comme Nabih Berri, chef du mouvement chiite libanais Amal, prétendent que le président irakien s’était réfugié à l’ambassade russe à Bagdad. Faisait-il partie du convoi de diplomates russes en route pour Damas, attaqué à quinze kilomètres de Bagdad le 6 avril par les Américains ? A l’époque, la rumeur a couru que Saddam Hussein avait négocié son départ en exil à Moscou ou en Biélorussie en application d’un traité datant de l’époque soviétique. L’opération, assurait-on, avait été préparée par Evguéni Primakov lors d’une mission secrète effectuée en Irak le 23 février, et acceptée par Condoleezza Rice, conseillère de George Bush en matière de sécurité nationale, lors d’un entretien avec le président Poutine à condition que la Garde Républicaine ne résiste pas à l’entrée des troupes américaines dans Bagdad. Difficile à croire quand on connaît Saddam Hussein.

Avion furtif

En fait, si le président irakien est mort, ce ne peut être qu’en trois circonstances, et si c’est le cas : les Américains cachent la vérité.

La première : Saddam Hussein est peut-être mort le 20 avril à l’aube, lors de l’opération « Décapitation » par laquelle débuta l’agression de l’Irak. Ce jour-là, un avion furtif F-114 A largua quatre bombes EGBU-27 d’une tonne chacune, guidées par GPS, sur le palais présidentiel à Bagdad. Un proche collaborateur du président aurait prévenu le Mossad que Saddam y passait la nuit et quelques minutes plus tard, l’information était traitée par l’Etat-major américain.

On sait que les services secrets israéliens suivent le président irakien à la trace. Ils on tenté de le tuer à plusieurs reprises. Une des dernières tentatives connue a tourné court avec l’explosion en 1992 d’une bombe qui décima le commando qui s’entraînait dans une ferme du désert du Néguev.

Les bombes EGBU-27 peuvent percer n’importe quel bunker. Si Saddam est sorti indemne, il a eu beaucoup de chance. En tout cas, c’est un homme fatigué qui est apparu le lendemain à la télévision irakienne pour faire taire la rumeur de sa mort. S’agissait-il d’un sosie comme le colportent de nombreux journalistes ?

Complot

Selon le major-général Alexandre Vladimirov, vice-président du Collège d’experts militaires en Russie, « Comme dans les temps anciens, une grosse quantité d’or peut venir à bout d’une forteresse inexpugnable ». Le chemin de la victoire américaine « est pavé de dollars ». Plusieurs généraux étaient en discussion avec les Américains, ajouta-t-il, et si les défenseurs de Bassora et d’Oum Kasr ont combattu aussi vaillamment, c’est « parce qu’ils étaient coupés de leurs commandants à Bagdad et qu’ils n’ont pas reçu d’ordres à part ceux remis initialement  »  [2].

Le Journal du Dimanche a révélé  [3] que le général Maher Soufiane Al-Tikriti, cousin du président et commandant de la Garde Républicaine était en contact depuis un an avec le Pentagone, et avait trahi son pays en ordonnant aux troupes irakiennes de laisser les Américains entrer dans Bagdad. Le général aurait assuré que Saddam Hussein était mort, et qu’il ne servait plus à rien de combattre. Selon l’AFP, l’ordre aurait été confirmé par Taher Jalil Al-Tarbouche Al-Tikriti – chef du renseignement militaire – et par un autre responsable militaire Hussein Rachid Al- Tikriti, père du directeur du bureau de Qusai, fils cadet du président irakien. Le fait que les militaires soient rentrés chez eux n’explique pas pourquoi les membres du Parti Baas et du gouvernement en ont fait autant. D’où venait l’ordre ?

En tout cas, les trois généraux félons et leur famille seraient aujourd’hui aux Etats-Unis, avec une nouvelle identité et un compte en banque bien fourni. Reste à savoir s’ils dorment en paix ! On dit aussi que Maher Soufiane aurait été tué « par erreur » en se rendant à un poste de Marines, ce qui permettrait aux Américains de ne pas tenir certaines promesses, comme de lui réserver une place dans un futur gouvernement irakien à leur solde.

Seconde circonstance au cours de laquelle Saddam serait mort : il aurait été assassiné avec Qussai par Maher Soufiane. Un garde du corps du président l’aurait enterré en un lieu qui risque de rester secret car ce dernier n’a pas survécu au bombardement de la villa d’un homme d’affaires irakien chez qui il avait trouvé refuge.

9 tonnes de bombes pour tuer

Après le bombardement de la nuit du 19 mars, Saddam avait la preuve que son entourage était infiltré. Il fit savoir à son proche entourage qu’il participerait à une réunion prévue le 9 avril dans le quartier Al Mansour pour commémorer la naissance du parti Baas. Le jour dit, il se rendit sur les lieux : un complexe de maisons qu’il lui arrivait d’utiliser situé près du restaurant Al Saa. Le traître, il en était certain, avait prévenu l’ennemi.

L’information parvint au siège du Mossad à Tel Aviv qui la transmit aussitôt au Pentagone. Le lieutenant-colonel Swan reçu l’ordre de détruire une « cible prioritaire ». Pour lui, cela ne faisait aucun doute, dira-t-il plus tard, qu’il s’agissait du « big one », c’est à dire de Saddam. Son bombardier B1, protégé par des F16 et par un avion brouilleur se rendit au dessus de l’objectif et, 45 minutes plus tard, à 15 heures locales, largua 4 bombes JDAM de haute précision guidées par satellite, de 9 tonnes chacune. A l’endroit visé, il y a un cratère de 15 mètres de large sur 8 mètres de profondeur.

Des témoins affirment avoir vu le président et son fils quitter le lieu quelques minutes avant l’explosion. L’agent du Mossad a été liquidé. Et Abou Dhabi TV, comme pour prouver que Saddam et Qussai étaient toujours vivants, a diffusé une cassette vidéo où on les voit participer à une manifestation le 9 avril à 13 heures près de la mosquée Abou Hanifa, soit trois heures avant l’arrivée des Marines devant le socle de la statue du président érigée sur la place Firdous. Reste à savoir avec certitude, si le document remis à la chaîne de télévision n’a pas été filmé quelques jours plus tôt, ou encore s’il ne s’agissait pas de son sosie.

Depuis la dernière guerre, la rumeur qui court depuis longtemps est que Saddam Hussein dispose de trois ou quatre sosies, s’est un peu tarie. Dans les circonstances actuelles, on voit mal comment il pourrait circuler avec eux, ou – s’ils existent – pourquoi l’US Army n’en a attrapé aucun.

Intifada irakienne

Pour Mohammed Hassan, chercheur marxiste spécialiste du Proche-Orient [4], il faut se garder de parler « d’effondrement » du régime baasiste, mais parler plutôt de « retrait de l’armée et du gouvernement ». Il y a, dit-il, « une sorte de gouvernement qui agit quand les Américains dorment ».

Dans les différentes lettres qu’il a adressées au peuple irakien, Saddam Hussein – si elles sont bien toutes de sa main – annonce le déclenchement de « l’Intifada irakienne » le 17 juillet prochain, jour anniversaire de la Révolution de 1968 et de son accession à la présidence de la République, et date butoir qui correspond à la limite que s’étaient donnés les chefs chiites pour prendre une position définitive concernant leur collaboration avec les troupes d’occupation. Il appelle les Irakiens à faire des mosquées des centres de résistance et rend hommage aux chiites qui ont défendu Nadjaf et Kerballa. Mais il est peu loquace sur les détails du complot dont il a été victime. Il compare simplement ceux qui l’ont trahi au vizir Al-Alqama qui livra Bagdad aux Mongols en 1258. Sur la bande sonore diffusée par Al-Jazira le 4 juillet, pour l’Independance Day, il affirme qu’il est « toujours présent en Irak avec un groupe de dirigeants ».

En Irak, en ce début juillet, la chasse à Saddam Hussein bat donc son plein. Les Américains sont sur les dents. Une division informatisée unique au monde de 26 000 hommes, baptisée « Cheval de fer », passe au peigne fin la région qui va de Taji au nord de Bagdad à Kirkouk pour le trouver et le tuer. Elle est dotée de drones qui scannent le territoire. Ses généraux peuvent suivre en temps réel la progression de leurs soldats. Saddam, lui, se déplacerait à cheval dans le désert, de cache en cache ; ou dans de vieilles voitures, habitant dans des maisons en terre battue près des villes, comme en 1991. Il porterait l’habit traditionnel et aurait modifié son apparence physique.

Au train où vont les événements, il y aura bientôt plus de victimes officielles du coté américain depuis la chute de Bagdad que pendant l’agression proprement dite. La résistance, baasiste ou non, s’étend à tout l’Irak . Les opposants revenus d’Iran, poussés par la majeure partie de la population chiite profondément patriote, sont contraints d’élever le ton contre les occupants. Les Kurdes font part de leur mécontentement : encore une fois les promesses qui leur ont été faites à Washington ne sont pas tenues. Comme disait il y a quelques mois Scott Ritter, ancien chef de l’UNSCOM, il y a de bonnes chances que les Américains quittent l’Irak… « la queue entre les jambes ».

(7 juillet 03)


Notes

[1La légende de Saddam Hussein, par Gilles Munier – Guide de l’Irak, Jean Picollec Editeur,
2000

[2Interview sur www.checkpoint-online.ch (29 juin 03)

[3L’homme qui a vendu Bagdad, par Gilles Delafon (JDD- 25 mai 03)

[4Interview sur : www. Solidaire.org (20 juin 03)


 
 
 
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1 commentaire
  • De l`usage des rumeurs par l`Empire du Bien 21 juillet 2003 14:03, par joachim

    Que Saddam soit encore en vie ou non, cela n`a d`importance que pour le gouvernement Bush. Celui-ci a besoin d`un Saddam (et d`un Ben Laden) vivant comme alibi pour le maintien en activité des légions impériales.

    Les arabes qui continuent le combat en Irak ne le font probablement pas pour les beaux yeux de Saddam qui était autant aimé que Staline en son temps. Si la résistance se poursuit aussi activement, c`est plutot du au fait que beaucoup d`irakiens n`ont plus rien a perdre et que Bush est trop con pour leur donner des raisons d`espérer. En Afghanistan c`est pareil mais la résistance est plus passive et, comme il y a moins de ketchup, les médias en parlent moins.

 
 
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