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De la trosième voie à la première

LA INSIGNIA, 14-07-03

Miguel Angel Ferrari, Hipotesis, Argentine
Juillet 2003

Demain, dimanche 13 juillet, les présidents latino-américains Nestor Kirchner, Luiz Inacio Lula da Silva et Ricardo Lagos assisteront au Sommet des Gouvernements ’’ Progressistes ’’, convoqué à Londres par le premier ministre britannique, le laboriste Anthony Blair. Cette rencontre est aussi appelée ’’ de la troisième voie ’’.

On considère le sociologue Anthony Giddens, actuel directeur de la London School of Economics, comme le père de cette troisième voie. Cette proposition, en rien nouvelle, qui - évite candidement la lutte des classes - prend de façon éclectique certaines valeurs du capitalisme et du socialisme, avec le soi-disant propos de dépasser les deux modèles.

Convenons qu’ont toujours été alléchantes les propositions qui ont prétendu prendre le meilleur de ces deux modèles en lutte. Tout dépassement qui évite des traumatismes profonds a l’habitude d’être bien reçu par la majorité des citoyens qui - par- dessus toute chose - prétendent à une vie meilleure, dans le cadre de la plus grande « normalité » possible. Cela fut la plus grande attraction que présentèrent les idées réformistes, tant en Europe qu’en Amérique Latine. Mais, lamentablement, le capitalisme se ’’ remet ’’ toujours de ces réformes et, tôt ou tard, revient aux injustices propres à son essence.

Un des premiers représentants de ces idées réformistes fut Eduard Bernstein, politicien social-démocrate allemand de la fin du XIXè siècle. Rosa Luxemburg, une des personnalités les plus lucides du marxisme, disait que Bernstein fut le premier à confronter les concepts de réforme et de révolution, prenant le premier de façon exclusive, avec lequel - dans la pratique - il prenait parti pour le capitalisme qu’il aspirait seulement à réformer. Le dirigeant social-démocrate autrichien, Karl Kautsky, aussi fut un autre des emblématiques théoriciens du réformisme politique.

La troisième voie d’Anthony Giddens, adoptée par son homonyme Anthony Blair, est la plus récente des nombreuses théories tercéristes qui, infructueusement, ont prétendu humaniser le capitalisme.

Dans le cas des propositions des laboristes britanniques, plus important que de discourir au sujet de sa rigueur idéologique - qui n’est pas précisément sa force - sera d’analyser les résultats qu’elle a produit dans le concret.

Tony Blair, lequel déclara en son temps qu’il avait été élu afin de « réparer les dommages faits pendant l’ère Thatcher », qui frappa une société qui avait expérimenté une formidable redistribution de la richesse en faveur des plus riches, appliqua graduellement une politique du même acabit, quelques fois avec certains maquillages et d’autres - comme la récente participation à l’agression coloniale contre l’Irak - sans aucun fard.

D’entre les premières mesures de son gouvernement, on peut observer des budgets avec de meilleurs incitatifs fiscaux pour les grandes entreprises, en même temps que l’on sabrait dans les dépenses à caractère social, spécialement dans la santé publique.

La préconisée justice sociale du ’’ nouveau ’’ laborisme qui devait contenir implicite un renforcement des syndicats, décimés pendant le gouvernement conservateur de Margareth Thatcher, eut avec Tony Blair une ligne de continuité avec ces politiques néo-libérales.

Les propres paroles d’Anthony Giddens rappellent ces concepts lorsque, dans un reportage au journal La Nacion de Buenos Aires, réalisé en juin 2000, il attribuait un caractère progressiste aux politiques de la troisième voie en matière de travail, signalant que
« tous (les gouvernements de centre-gauche) assouplissent le marché du travail, mais en même temps prennent soin de ne pas nuire aux ressources humaines, garantissant un salaire minimum, cherchant à réformer l’État de bien-être sans l’abolir et essayant de trouver un équilibre entre la participation publique et celle privée. Peu importe qu’on s’appelle Blair ou Schröder, les politiques sont assez semblables ».

L’assouplissement du travail est présenté par Giddens comme progressiste. Le double discours paraîtrait faire partie de la méthodologie des acolytes de la troisième voie. Ce soin de ne pas
’’ nuire aux ressources humaines ’’, terminologie désagréable qui réduit les être humains à de simples ressources des capitalistes, ne fut pas prise en compte par le ministre du Commerce lorsqu’il avertit les syndicats que ’’ s’ils s’opposaient aux politiques de Tony Blair ils perdraient leur influence ’’ (Financial Times, Londres, 8 septembre 1998).

Certaines des fausses affirmations de ce gouvernement ’’ tercériste ’’ britannique sont en relation avec l’éducation. Pendant que Blair affirmait son plaidoyer comme partie substantielle de la justice sociale et l’égalité des opportunités, une de ses premières mesures consista à liquider la gratuité de l’éducation supérieure. Devant cette opportunité, l’analyste John Pilger déclara ’’ le Thatchérisme jamais n’alla si loin ’’.

L’ex-président nord-américain William Clinton, autre ’’ tercériste ’’ qui sera présent demain à Londres, signa en 1996 l’Acte de Responsabilité Personnelle moyennant lequel il dégageait le gouvernement fédéral de quelconque obligation envers les citoyens aux maigres ressources. Pendant ce temps, son administration coupait ou supprimait directement les allocations budgétaires à caractère social, augmentait les dépenses militaires à 110 mille millions de dollars annuellement (chiffre sidéral qui maintenant paraît ridicule face aux 380 mille millions de George W. Bush).

Un autre assistant au Sommet des Gouvernements ’’ Progressistes ’’ (je ne crois pas qu’il y ait un euphémisme plus absurde que celui-ci) sera le chancelier allemand Gerhard Schröder. Ce gouvernement finit par confirmer qu’il avancera le traitement d’un projet de loi de réforme fiscale pour août. Cela se passe en pleines vacances estivales dans l’hémisphère nord, avec le propos de convertir en loi une considérable diminution des impôts dont les principaux bénéficiaires seront les grandes entreprises. Cette diminution de rentrées pour l’État en termes d’impôts, de l’ordre de 18 mille millions d’euros, qui compte avec l’appui des partis de droite - la Démocratie Chrétienne et l’Union Social Chrétienne - sera financée par des coupures aux budgets sociaux, des privatisations et de nouvelles dettes que contractera l’État allemand. Tout cela établi sur des mesures antérieures de même orientation, tel que le gel des pensions et une coupure aux dépenses sociales qui, en 2000 déjà, atteignaient 16.000 millions de dollars. Le social-démocrate Karsten Voight, dans une opinion qui paraît calquée sur celle de John Pilger, montre que Schröder tente ’’ d’aller beaucoup plus loin que le chancelier Kohl et les démocrates-chrétiens osèrent ’’. Si cela est la troisième voie...on se demande : quelle sera la première ?

Les leaders de la troisième voie, au-delà de leurs affirmations, aussi ’’ ont cédé - selon l’opinion du spécialiste Edward Herman - au ’ marché ’, abandonnant ainsi les mesures monétaires et fiscales qui pussent bénéficier au citoyen moyen, comme celles tentant à réduire le taux de chômage. Comme cela s’est dit, Blair céda rapidement l’autorité sur la politique monétaire à la Banque d’Angleterre, et Clinton à son tour la céda aux mains d’Alan Greenspan. La marche de Lafontaine marqua l’abandon de la part de Schröder d’une macro-politique sociale-démocrate, et sa similaire génuflexion devant les demandes des leaders du marché financier ’’.

Les gouvernants enrôlés dans ce courant ’’ tercériste ’’ demandent aux puissants qu’ils se comportent de façon responsable. Cette attitude nous rappelle le souvenir des paroles du ministre de l’Économie du président argentin Raul Alfonsin, Juan Carlos Pugliese, lorsque - se référant aux spéculateurs de l’establishment local - disait : ’’ nous leurs parlons avec le cœur et ils nous répondent avec la bourse ’’.

Il est certain, les ’’ tercéristes ’’ de la sociale-démocratie européenne sont beaucoup moins ingénieux que l’ex-ministre argentin. Cet appel à la responsabilité des capitalistes néo-libéraux est seulement de pacotille. Jamais ils n’enseignèrent aux entreprises aussi durement qu’ils le firent envers les travailleurs, les pauvres ou les faibles, ceux à qui ils ’’ enseignèrent ’’ en dégradant leur qualité de vie.

Revenant à Anthony Giddens et au reportage de La Nacion de Buenos Aires, nous nous souviendrons que lorsque la journaliste lui demanda : ’’ vous affirmez dans plusieurs de vos livres que le ’’ néo-libéralisme est mort ’’, mais beaucoup disent que la troisième voie n’est rien de plus que la même doctrine baptisée avec un autre nom ’’. Le père de la troisième voie répondit : ’’ je suis totalement en désaccord. Le néo-libéralisme considère le monde comme un grand marché. Et il se trompe. Non en vain : les idées néo-libérales ont fait des ruines en Amérique Latine. On ne peut permettre que tout soit regardé comme des valeurs commerciales et que les gens vivent exposés aux insécurités du marché ’’. Il est évident que pour les souteneurs de cette troisième voie il n’est pas très important que les mots concordent avec les faits.

La connivence des partisans de la troisième voie avec les ultramontano du néo-libéralisme, comme c’est le cas du gouvernement du président George W. Bush, non seulement a permis ’’ que les gens vivent exposés aux insécurités du marché ’’, mais a contribué à ce que les gens - dans le cas de l’Irak, par exemple - meurent exposés aux desseins du ’’ marché ’’, au commerce sale de la guerre, au pillage du pétrole, aux mensonges du Pentagone, de la CIA, de Bush et de Blair.

Il serait bon que Kirchner et Lula ne se prêtent pas à ce jeu. La politique de Bush et de Blair est une politique criminelle. ’’ Celui qui peut le faire - disait Sénèque - qui n’empêche pas que se commette un crime, le stimule ’’.

Traduit de l’espagnol par :

Pierre Trottier, juillet 2003
Trois-Rivières, Québec, Canada

Source : La Insignia.........www.lainsignia.org

Sur d’autres sujets on pourra consulter :

http://cf.geocities.com/pitrottier


 
P.S.

Illsutration : OLT

 
 
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