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En temps de guerre, qui paye ?

Par Doug Henwood.

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Il y a un vieux dicton d’économistes selon lequel, en temps de guerre,
les gouvernements mettent en oeuvre des politiques égalitaires pour
obtenir le support populaire. Par exemple, au cours des deux premières
guerres mondiales et de la guerre de Corée, le gouvernement a mis en
place une taxe supplémentaire sur les bénéfices des entreprises - en
partie parce que le gouvernement avait besoin de ce revenu, mais aussi
afin que la population évite de croire que les entreprises tiraient
profit de l’effort de guerre. Le taux d’imposition des particuliers a
également été relevé pour les tranches supérieures à la fin des deux
guerres mondiales.

Pas cette fois. Dans sa grande lutte contre le terrorisme, une lutte
dont le gouvernement Bush nous dit qu’elle pourrait durer 40 à 50 ans,
on dirait que c’est Papa Warbucks qui mène la danse.

L’étalage d’égoïsme et d’opportunisme est frappant, même pour quelqu’
un accoutumé à voir le Congrès en action.

En quelques jours, après l’effondrement du World Trade Center, le
Congrès avait adopté une subvention de 15 milliards de dollars pour
les compagnies aériennes. Pour les 100 000 et quelques salariés
licenciés, pas un centime.
Et à présent que le Congrès discute de mesures destinées à stimuler l’
économie, les porcs se pressent devant l’auge, et nos législateurs
sont désireux de les nourrir royalement.

Il n’est pas question de remettre en cause le besoin d’un grand coup
de pouce fiscal. L’économie américaine était déjà défaillante avant le
11 septembre. Distinguer s’il s’agissait d’une véritable récession n’
était pas aisé, mais la croissance de l’emploi avait pris fin, et l’
industrie avait commencé à décliner depuis un an. Entre mars 2000 et
septembre 2001, plus d’un million d’emplois dans l’industrie ont
disparu. Le secteur des services en a absorbé une part, mais lui aussi
était mal en point.

La cause sous-jacente de ce ralentissement est l’éclatement de la
bulle financière créée autour des high-tech. Quand des bulles
spéculatives géantes éclatent, elles laissent généralement derrière
elles des économies sérieusement affaiblies, qui peuvent mettre des
années à se rétablir.
C’est exactement ce qui s’est passé aux USA au début des années 1990,
et au Japon ces 12 dernières années.

Les attaques du 11 septembre ont porté un coup économique et
psychologique sérieux à une économie déjà affaiblie, qui a presque
certainement entamé une véritable récession.

CONGRÈS RÉTROGRADE

Le remède classique à une récession serait une forte stimulation
fiscale - réductions d’impôts pour les bas et moyens revenus - et une
augmentation des dépenses gouvernementales. La logique sous-jacente
est simple : en temps troublés, les personnes ayant de l’argent sont
réticentes à le dépenser, et celles qui normalement n’en ont pas
beaucoup se retrouvent avec moins encore, en raison des licenciements,
du chômage partiel et des réductions de salaires. Les entreprises,
confrontées à des ventes et des profits en baisse, coupent dans leurs
investissements et licencient en masse. Alors, que s’apprête à faire
le Congrès ? Il envisage des réductions d’impôts pour les très riches,
et des baisses d’impôts sur les entreprises : économiquement
inefficace, l’exact opposé de ce qui est nécessaire, mais néanmoins
très agréable pour ceux qui les financent.

En octobre, la Chambre a adopté une enveloppe de 100 milliards de
dollars destinée à permettre aux entreprises de déduire davantage de
leurs impôts les investissements qu’elles auraient faits de toute
façon, facilitant à des compagnies comme General Electric ou General
Motors la mise à l’abri de leurs profits dans des paradis fiscaux, et
offrant des milliards de subventions à des compagnies rentables.

La raison avancée à ces mesures est qu’elles encourageraient les
firmes à investir, à croître et à embaucher, mais il n’y a aucune
preuve comme quoi ce type de réductions d’impôts aurait ces effets
désirables. Les compagnies investissent, croissent et embauchent quand
leurs ventes augmentent, et les considérations fiscales sont au mieux
secondaires.

L’amendement de la Chambre accélérerait également les réductions d’
impôts de Bush en faveur des plus riches contribuables, en ramenant
leur mise en place de 2006 à 2002, et réduirait l’imposition des
plus-values. Selon des estimations de Citizens for Tax Justice (CTJ,
Citoyens pour la Justice Fiscale), 41% des réductions fiscales iraient
au 1% le plus riche de la population, et près des trois quarts
seraient destinés aux 10% les plus riches.

L’administration Bush est très satisfaite de cette approche. Mais les
riches ne pourront pas dépenser assez de leurs bénéfices pour avoir un
effet stimulant significatif.

LA LUTTE DES CLASSES DU PARTI RÉPUBLICAIN

Les choses sont un peu plus complexes au Sénat. Les républicains y ont
proposé des réductions d’impôts encore plus importantes pour les
riches, et dont CTJ estime que plus de la moitié irait au 1% le plus
riche. Contrairement à la Chambre, cependant, les républicains n’ont
pas obtenu assez de voix pour faire passer leur amendement. Les
démocrates ont, contrairement à leur habitude, émis quantité de
critiques.

Jim Jordan, directeur du Comité de la campagne démocrate au Sénat, a
déclaré au New York Times qu’il était stupéfait de constater " à quel
point les républicains peuvent aller pour prouver qu’ils sont le parti
des riches et des entreprises ". Les républicains taxent ce genre de
discours de " lutte des classes ", comme si leurs propres schémas de pensée n’entraient pas dans ce cadre..

Les riches paieront une part moindre du budget gouvernemental, et tous
les autres paieront plus.

Les démocrates ont proposé jusqu’ici d’augmenter les dépenses de
sécurité intérieure, de couverture maladie pour les salariés licenciés
et d’allocations chômage, mais rien qui n’aille pas dans le sens de la
lutte des classes, ni probablement qui ressemble à un stimulus
économique. Et les démocrates favoriseraient eux aussi des réductions
d’impôts sur les entreprises.

Si le " plan républicain " aboutit, les riches paieront une plus
petite part des dépenses gouvernementales - y compris celles liées à
la guerre - et tous les autres devront payer plus. Il n’est pas
suffisant que les salariés perdent leur emploi, par centaines de
milliers.

La seule bonne nouvelle est que les deux partis s’entendent pour
verser à ceux des plus pauvres qui ne remplissaient pas les conditions
pour obtenir l’avoir fiscal de 300 dollars cet été, un chèque du même
montant. Malheureusement, ces avoirs n’avaient pas eu beaucoup d’effet
stimulateur : il semble que les bénéficiaires aient placé leur chèque
en épargne ou l’aient utilisé pour liquider des dettes plutôt que le
dépenser. Cette tendance à épargner en temps troublés est exactement
la raison pour laquelle les dépenses gouvernementales directes
devraient représenter une part importante de l’enveloppe destinée à
donner un coup de pouce à l’économie.

Que devrait comprendre une telle enveloppe ? En voici quelques
éléments : une extension et un allongement de la couverture chômage
(seulement 47% des chômeurs en bénéficient aujourd’hui, contre 75%
dans les années 1970) ; une relance de la politique de répartition des
revenus, abandonnée sous Reagan, pour accorder des aides aux Etats qui
souffrent d’un fort déclin de leurs revenus en raison de la récession
 ; une aide à la compagnie ferroviaire Amtrak, pour promouvoir des
transports économes en énergie et proposer une alternative à l’avion ;
et des réductions d’impôts (plus généreuses que 300 dollars !) pour
les ménages à revenus faibles et moyens.

Malheureusement, les formations qui devraient se battre pour un tel
ensemble de mesures, comme l’AFL-CIO, ont majoritairement abandonné la
lutte.
 

 


 
P.S.

Doug Henwood est éditeur de The Left Business Observer
www.leftbusinessobserver.com
un magazine économique et politique
Article publié en collaboration. Labor Notes est un mensuel basé à
Détroit. Vous pouvez vous y abonner directement
http://www.labornotes.org
Traduction : Anne Chalieu et Irène Nouailhac, traductrices bénévoles
coorditrad@attac.org

 

 
 
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