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Vers une Europe de la Défense

Une défense européenne coordonnée et forte apparaît comme étant essentielle au vu de la crise irakienne. Mais quelle forme donner à celle-ci ? A l’intérieur de l’OTAN, c’est à dire sous la coupe américaine ? Ou bien une organisation totalement indépendante de l’Alliance ?

La possibilité de mettre en place un système de défense centralisé en Europe en adéquation avec l’OTAN est aujourd’hui pure fiction. Aussi bien la volonté américaine que les intérêts purement européens s’y opposent, comme l’a montré la tentative des nations européennes d’obtenir le commandement Sud de l’Alliance Atlantique, de manière alternée, Français, Italien puis Allemand, qui s’est terminée par un refus catégorique des américains. Les Etats-Unis n’ont aucun intérêt à laisser l’UE obtenir plus d’influence et de pouvoir décisionnel au sein de l’OTAN. De plus cette voie est celle qui peut à court terme renforcer le plus l’UE mais qui à moyen terme entraînera l’Europe dans la chute économique annoncée des Etats-Unis. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont entrepris une modification rapide et violente de l’ordre mondial, dans le but de verrouiller au moins pour un temps leur suprématie par l’instrumentalisation des valeurs de la démocratie et des droits de l’homme. Suprématie de plus en plus contestée par la Chine et bientôt par l’Inde, et la Russie renaissante. La voie interne à l’OTAN est donc exclue.

La deuxième voie est celle d’une organisation indépendante, et à court terme, il ne faut pas se voiler la face, en concurrence avec l’OTAN. C’est sans nul doute la solution la plus profitable, pour la France et l’Union Européenne. Suite à la réunion d’Helsinki où les quinze s’étaient fixés des objectifs en matière d’évaluation stratégique, de transport stratégique, ainsi que de commandement et de contrôle pour la mise ne place d’une politique de défense commune. Mais les résultats concrets montrent clairement les ambitions divergentes et la mauvaise volonté de certains pays à s’engager. En effet, le seul résultat tangible d’Helsinki a été la création du corps européen, auquel des pays tels que l’Espagne et le Royaume-Uni ont participée bon gré mal gré. Mais même cette avancée est limitée en elle-même, car il n’existe aucun commandement unique de ce corps, les soldats de chaque nation ne recevant leurs ordres que de leurs états-majors respectifs. Dans la mesure où les structures même de l’UE ne sont pas capables de réunir une vaste coalition pour la création d’une armée européenne sous les ordres de la commission de Bruxelles, il faut donc envisager un système d’alliance inter-Etat , pouvant par la suite s’intégrer aux structures européennes déjà existantes mais n’en faisant pas partie.

A la base d’une telle alliance militaire défensive, il y aurait bien sûr le groupe anti-guerre formé lors de la crise irakienne, c’est à dire la France, principal moteur de la politique de défense européenne, l’Allemagne, allié sûr, et malgré quelques réserves, relativement constant dans son engagement, et le Benelux. Bien que cette union soit un puissant moteur visant à la mise en place des objectifs militaires nécessaires à une politique de défense européenne, ils n’ont pas la polyvalence pour la mettre en pratique seule. Ces objectifs, définis par les Etats-majors de ces pays sont globalement les mêmes,
La capacité matérielle pour :
-  l’acquisition et l’analyse du renseignement [1]
-  la planification pré-décisionelle
-  le commandement des opérations
-  la projection des forces
-  l’efficacité militaire dans l’action

Concrètement, cela signifie avoir la capacité de déployer en 60 jours sur une durée au moins égale à un an, une force d’intervention rapide de l’importance d’un corps d’armée, c’est à dire de cinquante à soixante mille hommes de l’armée de terre, une centaine d’avions de combat et de ravitailleurs en vol associés, un groupe aéronaval, avec sa protection navale ainsi que des sous-marins nucléaires d’attaque. Le tout devant être doté d’une mobilité importante qui sera prépondérante en cas d’envoi d’une force multinationale de réaction immédiate, et qui sera donc apte à démontrer la volonté politique et l’acceptation des risques et ainsi garante d’influence.

De plus, cette option autonome est celle dans laquelle la capacité de la France serait maximisée, puisque nous ne sommes pas intégrés dans les moyens de planification et de commandement de l’Alliance Atlantique. Mais pour parvenir à une pleine réalisation des objectifs de cette option, qui ne manquera de provoquer les Etats-Unis, la base franco-germano-belge ne suffit pas et doit s’adjoindre d’autres pays pour avoir les moyens financiers et humains de ces ambitions. Mais la crise irakienne a très bien révélée les divisions internes des membres de l’UE par rapport au positionnement politique et idéologique de leurs systèmes de défense. Différentes alliances sont alors envisageables, mais toutes sont loin d’être réalisables :

-  Le Royaume-Uni est, bien sûr, un allié potentiel de choix, avec sa flotte et son aviation de combat qui compte parmi les meilleures du monde. Mais il faut désormais considérer ce pays comme un « 51eme Etat Américain ». En effet, Geoff Hoon, ministre britannique de la Défense, a annoncé fin juin que les forces armées britanniques allaient être remodelées pour pouvoir servir d’auxiliaires au Pentagone, car il était « désormais peu probable que le Royaume-Uni s’engage dans des opérations militaires de grandes ampleurs sans les Etats-Unis ». De plus les sous-marins anglais ont recommencé à être équipé de missiles américains Tomahawk, et dont l’utilisation doit être soumise à l’approbation de la Maison Blanche. Et c’est sous le gouvernement de Tony Blair, le fidèle pigeon des faucons bushistes, que la Grande-Bretagne va céder son groupe aéronautique BAE Systems aux américains, hypothéquant ainsi toute liberté future pour le gouvernement britannique de mener des opérations militaires défendant ses intérêts propres et pérennisant ainsi une soumission sans précédent aux Etats-Unis.

-  Le cas Italien. L’Italie recherche actuellement les bonnes grâces américaines pour obtenir des accommodations à la présence des troupes de l’OTAN en méditerranée. Il est donc peu probable que celle-ci s’investisse à fond dans une politique de défense commune à l’échelle européenne qui n’aurait de cesse de contrarier Washington.

-  L’Espagne est quant à elle actuellement farouchement opposée à la mise en place d’une telle politique. Elle veut s’affirmer comme étant une des « grandes nations » au sein du conseil de l’Union Européenne et coopère volontiers avec les USA dans le but de remettre à l’ordre du jour sa revendication de Gibraltar.

-  Quant aux autres pays qui n’ont jusque là pas été cités, leurs forces armées ont été à la faveur de la Guerre Froide transformées en unités spécialisées de l’OTAN. [2] La seule solution pour que ces pays puissent réellement contribuer à une défense européenne forte serait qu’ils relancent très rapidement leurs programmes d’armements, solution peu crédible à l’heure actuelle.

Le tour d’horizon européen est donc peu encourageant quant à la faisabilité d’une politique de défense commune de l’Europe. La conclusion a en tirer est donc que la France, l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg doivent mieux orienter et accroître leurs efforts de défense, et également chercher des alliés et des alliances en dehors de l’UE. Une des solutions évoquée est celle de la Russie, formidable puissance en reconstruction et qui possède par ailleurs de nombreux atouts, notamment son influence diplomatique et sa position centrale dans le continent eurasien. La construction d‘un axe Paris-Berlin-Moscou peut être non seulement un garant de paix mais aussi remporter dans l’avenir l’adhésion des autres partenaires européens. Le moment de créer cet axe sur des bases durables semble d’autant mieux choisit que Vladimir Poutin multiplie les déclarations quant à une « coopération stratégique avec l’Union Européenne si celle-ci s‘affirme comme puissance autonome ».

De plus, avec les derniers rapprochements Sino-indiens et Sino-Russes amenant la volonté de reconstituer le « triangle stratégique », l’Europe pourrait acquérir de nouvelles ouvertures sur l’Asie à long terme et permettre la création d’un monde multipolaire pour une coordination Europe-Russie-Asie et pourquoi pas rêver enfin d’une Union européenne de l’Atlantique au Pacifique, permettant ainsi la mise en place cohérente et crédible d’un contre pouvoir à l’hégémonisme américain. Bien sûr à cette proposition peut venir s’opposer le problème moral de la coopération à un tel niveau avec un pays responsable de barbarie. Je parle évidemment ici de la Tchétchénie. Mais la nécessité toujours, prime sur le devoir, or c’est aujourd’hui une nécessité de mettre en place une défense européenne forte pour pouvoir affirmer l’influence européenne et notamment française sur la scène des relations internationales.

Le problème à long terme d’une défense européenne est la démographie catastrophique de l’Europe de l’Ouest qui amènera un manque crucial en moyen humain face à des Etats-Unis ayant plus d’un million d’hommes et de femmes sous les drapeaux. Nous sommes donc obligés de mener à bien cette entreprise de défense essentielle à court terme et au prix d’énormes efforts budgétaires (voir Le paradoxe défensif français) [3] mais dont la récompense sera le retour de l’Europe comme une puissance primordiale sur la scène mondiale et un frein indispensable à l’interventionnisme violent et barbare des Etats-Unis.

Démosthène.


Notes

[1La France est d’ailleurs à ce titre le seul pays européen à disposer de toute la panoplie des moyens de recueil et d’analyse du renseignement stratégique (satellites d’observations, navires, avions et stations d’écoute.)

[2On peut en effet constaté des directives émanant de l’OTAN quant à une prépondérance des forces maritimes en Grèce et au Danemark, dans le but de contrôler les entrées à la mer Baltique et à la mer noire. Et également une préférence marquée pour les groupes d’infanterie et de renseignement dans les états d’Europe centrale et la Finlande.

[3N’allez pas croire en lisant ceci que je suis un militariste, cette constatation m’attriste profondément mais elle est malheureusement inévitable pour pouvoir atteindre les objectifs cités précédemment.


 
 
 
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