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Suicidaire mondialisation ou Utopie ?

Imaginez un monde où le pouvoir serait privé, où nous n’avons plus besoin de voter, car les parts de marché et les bilans comptables le font pour nous. Un monde où les multinationales ont pris le pouvoir, où les responsabilités sont partagées entre elles en fonction de leurs résultats sur les différentes places boursières et où bénéfice est synonyme de pouvoir décisionnel au sein d’une société de consommation pure, dans laquelle dépenser son salaire est identique au fait de déposer un bulletin dans une urne, c’est à dire choisir quel parti, ou quelle entreprise fixera les impôts, les programmes d’éducation et les politiques de santé publique

C’est un monde tel que celui-ci qu’a imaginé l’auteur Serge Lehman dans sa nouvelle, Nulle part à Liverion, [1] dans laquelle il décrit un monde en passe de devenir une propriété privée, aux mains de l’Instance, organisation regroupant les plus importants consortiums, stigmatisant l’échec de l’Etat-Nation, engendré par la promotion des droits aux entreprises privées et au libre échange, allant à l’encontre des intérêts des peuples mêmes. Mais dans ce monde où les libertés, tout comme la vie, n’a de devenir que comme produit commercial, se dresse un refuge, une utopie moderne, Liverion, la ville qui se trouve nulle part, car cachée des cartes, fondée par des hommes des Lumières, ville dans laquelle ne s’est jamais développée la marchandisation de l’humanité et où se retrouvent les derniers épris de liberté pure.

Vous pouvez vous dire en effet que cela n’est que de la fiction, une vision impossible et catastrophiste du monde. Vraiment ? Car ce monde si cauchemardesque frappe actuellement à notre porte. Pour le voir, il suffit de regarder chez les champions de l’ultra libéralisme et de l’infinie quête aux bénéfices. Il s’agit bien évidemment des Etats-Unis d’Amérique : pays qui dans le cadre de l’ALENA, a si bien protégé les droits de ses entreprises que celles-ci ont désormais le droit, sinon le pouvoir, de s’opposer à toute mesure sociale, écologique ou sanitaire de l’Etat pouvant limiter leurs bénéfices et leurs parts de marché. Et si cela n’était que chez nos voisins d’outre d’Atlantique ! En effet, on peut au moins sur ce point se réjouir de l’échec du sommet de l’OMC à Cancun, car il était prévu que Pascal Lamy, le commissaire européen au commerce, présente un accord visant à transposer à l’échelle mondiale les conditions d’échanges de l’ALENA. C’est à dire concrètement qu’un gouvernement ne pourra plus empêcher une entreprise de s’installer sur son territoire, quel que soit sa politique écologique ou sociale. Et toute loi pouvant amener une réduction des bénéfices ou une « expropriation » des investissements sera alors illégale devant la loi commerciale internationale. Et des tribunaux spéciaux seront alors amenés à délibéré et à punir les gouvernements à versé des indemnités aux entreprises qui se déclareraient alors lésées dans leurs droits au libre-échange.

Et alors il sera fini de toute avancée dans les droits du travail, dans la diminution des émissions de gaz à effet de serre par l’industrie ou dans le domaine de la santé publique. Car le système tel qu’il existe en Amérique du Nord amène des situations grotesques, comme au Canada en 1996, quand le gouvernement a interdit un additif au carburant, qui est dangereux pour la santé. La société américaine Ethyl a alors portée plainte devant les tribunaux en soutenant que le simple fait de discuter de cette mesure au parlement portait atteinte à l’image de sa société dans le monde et amenait une baisse des futurs bénéfices. Le gouvernement de Jean Chrétien, courant à l’échec, a alors retiré son projet, versé 13 millions de dollars à Ethyl et présenté des excuses. Et aujourd’hui encore, les Canadiens respirent de dangereuses toxines qui sortent de leurs pots d’échappement juste pour ne pas diminuer les possibles bénéfices de cette entreprise.

Et des cas aussi aberrants que celui-ci sont pléthores en Amérique du Nord, où de très nombreux procès sont intentés contre des lois environnementales ou sociales. Mais ce n’est pas tout, M Lamy souhaite la conclusion d’un accord sur les marchés publics, qui ouvrirait à toute concurrence, les marchés des transports, de l’alimentation, de l’énergie et de la distribution de l’eau. Ainsi, Mc Donalds pourra très bien répondre à un appel d’offre pour la restauration d’hôpitaux ou d’écoles. Et il sera illégal de préférer une entreprise locale ou un autre type d’alimentation. Alors si vous ne voulez pas que vos enfants ne mangent que des hamburgers, il vous faudra les retirer de la cantine. De plus cet accord pose des limites quant à une ingérence de l’Etat dans les affaires commerciales privées, ce qui empêcherait un gouvernement d’interdire l’exploitation de ressources protégées ou rares, telle que l’eau ou le bois en certaines régions du globe.

Ainsi se met en place un transfert des pouvoirs, largement soutenu par Pascal Lamy, l’ami (sans mauvais jeu de mot) des multinationales, qui est à l’avantage des consortiums au détriment de l’autorité de l’Etat-Nation, qui représente toute la population par la démocratie. Autorité bientôt détenue par moins de 2% de l’humanité, la plus riche qui pourra alors devenir encore plus riche en exploitant encore plus les pauvres de tous les continents, mettant par ailleurs en péril le système écologique mondial. Alors une question M. Lamy, pour vous, quel est le prix de la Liberté et de la Démocratie ? Car vous êtes visiblement décidé à les vendre au Capital.

Et la réalité de rejoindre dangereusement la science-fiction. Mais dans la nouvelle de Serge Lehman, l’humanité a une chance, un espoir, Liverion, pure utopie européenne, qui par sa seule existence met en échec les menées de l’Instance. Pourtant, comme je l’ai dit, ce n’est qu’une utopie, et une telle cité n’existe pas en notre monde. C’est cet inéluctable constat qui vient percuter mon esprit à la fin de cet article. Alors n’ayant pas de recours, il nous faut aujourd’hui trouver une autre voie, et mettre en péril la politique libérale actuelle, en protestant, en s’indignant, en relevant la tête pour s’opposer à ce suicide collectif qui nous attend si nous ne nous faisons pas entendre. Tous les moyens sont bons, manifestations, pétitions, boycott ou comme je le fait, écrire, pour informer et convaincre les autres.

Je terminerais en écrivant la citation qui termine la nouvelle de Lehman, citation d’Oscar Wilde, qui est d’une justesse sans équivoque, car nous aussi, un jour prochain, sans doute, nous partirons à la recherche de notre Liverion.
« Une carte du monde qui n’inclurait pas l’Utopie n’est pas digne d’un regard, car elle écarte le seul pays auquel l’humanité sans cesse aborde.  »

Démosthène.


Notes

[1Nouvelle publiée dans le recueil Genèses dirigé par Ayerdhal, qui réuni une série d’auteurs francophones de science-fiction venant de trois continents


 
P.S.

Illustration : F. Vignale

 
 
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2 commentaires
  • > Suicidaire mondialisation ou Utopie ? 22 septembre 2003 18:21, par Algarath

    Votre article pose un des problèmes majeurs de notre époque. Au nom du libre-échange, et surtout des macros-bénéfices, les apprentis-sorciers nous concoctent un avenir bouché, tout à la gloire du capital. La fragmentation du monde en États-Nations et leur protection, raisonnable, de l’activité commerciale, est indispensable. Cordialement. Algarath

  • > Suicidaire mondialisation ou Utopie ? 24 septembre 2003 23:54, par dnomyar

    Superbe !
    jp parlait recemment d’aliénation des masses. Je crois que cette aliénation est aussi dedespérante que la quête de la gloire ou de la fortune ! Quelle autre explication à la construction de villes dans le désert et autres pillages énergétiques qui font que l’américain moyen consomme cinq fois plus d’energie que l’européen moyen ! l’ultra libéralisme engendre des situations paradoxales pour l’individu : (je cite de mémoire l’auteur d’un livre qui m’a recement fait rêver : emile zelinski, l’art de ne pas travailler !) imaginons que pour le bon fonctionnement d’une société donnée, on ait besoin de mille artisans pour creer des pianos. Si d’aventure, quelqu’un invente une machine pour construire des pianos deux fois plus rapidement, que devrait il arriver ? les mille artisans ont plus de temps libre pour se cultiver, créer,..et bien dans nos sociétés, on licencie cinq cent artisans, on pressurise les cinq cents restants et on crée mille frustrés ...jolie réussite ! mAis je crois que la terre est un organisme vivant, et qu’apres une certaine incubation, elle finira par se débarrasser de son plus méchant microbe : l’espèce humaine.

 
 
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