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Après Gênes et New York : le mouvement antimondialisation, la police et le terrorisme.

À la lumière des événements du 11 septembre et de l’offensive du
gouvernement américain contre le terrorisme, il peut être utile de
réfléchir aux stratégies utilisées contre la contestation en temps de
terrorisme, et sur leurs effets. Nous prenons comme point de départ
les mesures que l’Italie a prises à l’encontre du mouvement
antimondialisation à Gênes l’été dernier. Leurs implications, nous l’ expliquerons, vont bien au-delà de l’Italie au regard des réponses des
autorités à la violence, quelles que soient ses sources et où qu’elle
se trouve, y compris aux Etats-Unis dans les mois et années à venir.

La fin d’une trêve

Au printemps 1977, une jeune militante italienne, Giorgiana Masi, a
été abattue par la police pendant une manifestation à Rome. Masi a été
la dernière d’une série d’environ 120 Italiens tués ou, comme dans un
cas tristement célèbre, " suicidés " par la fenêtre d’un commissariat
de police, pendant ou après des manifestations. Le 19 juillet dernier,
Carlo Giuliano a été tué par un jeune " carabiniere " effectuant son
service militaire, puis écrasé par une jeep de la police, pendant les
manifestations violentes s’opposant aux réunions du G8.

Au cours des 25 années qui séparent les meurtres de Masi et de
Giuliano, les relations entre les manifestants italiens et la police n
’ont pas été calmes, mais au moins elles sont restées civilisées.
Pourtant, à Gênes, la police n’a pas seulement abattu un manifestant.
Des centaines de manifestants pacifiques ont été " caricati con
caroselli " (pratique tristement célèbre de la police italienne,
consistant à lancer les fourgons de police directement sur les
manifestants), battus, déshabillés et fouillés, forcés à chanter des
chansons fascistes et antisémites, et ont été empêchés de contacter un
avocat ou, pour les étrangers, leurs consulats. Beaucoup sont rentrés
chez eux en Italie ou ailleurs en Europe et aux États-Unis avec des os
cassés et le crâne fêlé. Certains d’entre eux étaient des pacifistes
bien connus, d’autres des journalistes ; mais la plupart étaient très
jeunes, et leurs comptes rendus détaillés des brutalités policières
ont choqué le public et l’opinion à l’étranger. Des enquêtes
gouvernementales et parlementaires ont immédiatement ouvertes et le
nouveau gouvernement de droite italien a été profondément ébranlé par
les plaintes venant des groupes de citoyens italiens et de leurs
alliés à l’étranger protestant contre les traitements infligés à leurs
ressortissants.

À la lumière de ces événements et de la contestation croissante aux
États-Unis et à l’étranger des attaques américaines contre le régime
des talibans, il peut être utile de se demander : " Quelle a été la
cause de la rupture de la trêve police / manifestants en Italie et
quelles leçons peut-on en tirer aux États-Unis ? " Le face-à-face
violent a-t-il été la faute du " black bloc " relativement restreint d
’anarchistes et de fauteurs de troubles descendus à Gênes, ou a-t-il
été le résultat d’un changement de tactique de la police ? Et que le
futur présage-t-il pour un système international qui voit déjà le
mouvement antimondialisation de la fin des années 1990 se transformer
en un mouvement international pacifique aujourd’hui ?

" Désescalade " et " réescalade " du contrôle policier des manifestations

Les manifestations de Gênes ont participé d’une accélération générale
du militantisme aussi bien en Europe occidentale qu’ailleurs. On
aurait pu croire que cette croissance du militantisme ait été la cause
de la réaction violente de la police, mais cela impliquerait que la
trêve de 25 ans entre les manifestants italiens et la police ait été
due à l’absence de militantisme. Or ce n’était pas le cas. Les "
années de plomb " du terrorisme en Italie ont continué jusque dans les
années 1980, époque où la plupart des Brigades rouges et autres
groupes marginaux ont finalement été vaincus [1]. La longue trêve
entre les manifestants et la police a plutôt été le résultat d’une
stratégie délibérée inspirée entre autres de modèles américains que
nous appelons " le contrôle policier modéré des manifestations ".
Pratiquée en routine à Washington, Paris et Berlin, la stratégie
reposait sur trois règles principales à suivre pour la police [2] :

- Négocier les trajets, les tactiques et les objets des manifestations
avec les leaders de la contestation, en leur concédant
occasionnellement la victoire symbolique d’enfreindre les règles, en
particulier quand des minorités plus violentes se joignent à leurs
manifestations.

- Établir et maintenir un contact permanent avec les manifestants
pacifiques pendant toute la durée de leurs manifestations, en
établissant un centre de commande unique qui contrôle les actions des
unités de police sur le terrain.

- Tenir les fauteurs de troubles éloignés des manifestants pacifiques,
ne jamais attaquer ces derniers quand les précédents deviennent
violents et ne jamais rompre le contact avec les leaders de la
manifestation, même si des incidents violents ont eu lieu.

Chacune de ces règles de procédure a été enfreinte par la police
italienne à Gênes.

Premièrement, ils n’ont pas réussi à maintenir le contact avec les
leaders de la manifestation. Et le maire de Gênes, qui essayait de
négocier avec les manifestants, s’est plaint de ne pas pouvoir entrer
en contact avec l’autorité de police chargée du contrôle de la
manifestation.

Deuxièmement, leurs forces étaient divisées entre la police d’État
(qui dépend du ministère de l’Intérieur), les " carabinieri " (qui
font partie de l’armée), les gardes des Finances (qui dépendent du
ministère des Finances), les gardiens de prison (qui travaillent pour
le ministère de la Justice) et, bizarrement, des unités spéciales de
lutte contre la mafia ! Pendant que les unités d’élite défendaient la
" zone rouge " à l’intérieur du périmètre du G8, on a laissé les
unités de police mal entraînées et mal coordonnées de l’extérieur
parcourir la ville pour empêcher les manifestants d’approcher les
délégués. Même le ministre de l’Intérieur admet maintenant qu’il n’y
avait pas de ligne claire de commandement ou de coordination parmi les
différentes forces sur le terrain. De plus, près de la moitié des
effectifs des escadrons mobiles étaient des appelés non entraînés.

Le plus grave, c’est que la police n’a pas réussi à séparer la frange
violente des anarchistes du " black bloc " de la grande majorité de
manifestants pacifiques. Pire, quand ces militants leur ont jeté des
pierres, ont retourné des voitures et cassé des vitrines, la police a
braqué ses armes, canons à eau (remplis de produits chimiques), gaz
lacrymogène, matraques et jeeps non seulement sur eux, mais aussi sur
la grande majorité de manifestants pacifiques.

Le raid de police gratuit sur un centre de planning et dortoir pour le
Forum social de Gênes pacifique a été le point culminant de cette
stratégie perverse. Visages masqués, les policiers ont fait irruption
dans l’école Armando Diaz, matraquant à droite à gauche avant d’
emmener ceux qu’ils avaient pu capturer aux casernes de police. Les
membres du Parlement et les journalistes qui sont entrés dans l’école
après le raid de police ont témoigné des traces d’effusions de sang et
de saccages qu’ils y ont constatées. Parmi les 253 personnes arrêtées
pendant les deux jours de manifestations (au motif qu’ils portaient
des vêtements noirs " suspects " et/ou étaient étrangers), beaucoup
ont dit aux magistrats qu’ils avaient été battus, forcés à rester
debout bras et jambes écartés pendant des heures et tenus au secret
pour des périodes allant jusqu’à trois jours. Quand les 93 " dangereux
anarchistes " arrêtés à l’école Diaz ont finalement été traînés devant
les tribunaux pour y être jugés, tous sauf un ont été immédiatement
libérés pour cause d’arrestation arbitraire.

Les raisons de la confusion

Comment est-on passé d’une pratique de police grâce à laquelle le
calme avait été maintenu et aucun manifestant n’avait été tué depuis
1977, aux débordements policiers de Gênes ? Trois raisons principales
viennent à l’esprit :

Premièrement, comme pendant les manifestations contre l’Organisation
mondiale du commerce à Seattle, Washington, en 1999, il y a eu
indubitablement à Gênes une frange résolument orientée vers la
destruction et la radicalisation. Mais contre 20 000 policiers, il n’y
avait pas plus de 400 à 700 de ces membres du " black bloc ". L’
enquête portant sur 800 manifestants de Gênes que l’un de nous a
dirigée montre que 90 % de ceux qui ont été interrogés ont affirmé n’
avoir jamais employé la violence ; 41 % ont condamné toute forme de
violence et 52 % emploieraient la violence seulement pour se défendre
contre la police. En tous les cas, si la frange violente était le
problème, pourquoi la police a-t-elle dirigé si souvent ses attaques
sur la grande majorité de manifestants pacifiques ?

Deuxièmement, la police italienne a pu penser que l’erreur de la
police de Seattle avait été d’y aller trop doucement avec les
manifestants au début ; dès le premier jour du sommet de Gênes, elle
est passée à l’offensive. Mais si les 20 dernières années de "
pratiques policières maîtrisées " nous ont appris quelque chose, c’est
qu’une stratégie de confrontation agressive entraîne non seulement des
conflits avec les groupes les plus radicaux, mais risque aussi de
pousser la grande majorité de manifestants pacifiques entre leurs
mains. C’est exactement ce qui s’est passé à Gênes.

Enfin, l’Italie de 2001 n’est pas l’Italie de 1977, ni même celle de
2000. Un gouvernement de droite, élu sur le thème principal de " l’
ordre public ", dirige le pays d’une main tremblante. Son Premier
ministre, Silvio Berlusconi, lui-même aux prises avec la justice,
dirige une coalition populiste qui inclut les conservateurs, les
séparatistes de la Ligue du Nord et les post-fascistes " réformés ".
Ce ne serait pas la première fois qu’un gouvernement manquant de
légitimité ou de cohésion interne essaie de se renforcer en créant ou
en exagérant une Menace pour la République. Ce n’est pas un hasard si,
pendant les manifestations, le vice-président post-fasciste du Conseil
des ministres, Gianfranco Fini, se trouvait au quartier général de la
police de Gênes en compagnie de membres du Parlement de son Alleanza
nazionale, ni s’il s’est empressé de féliciter la police pour son
comportement.

Les amis de l’Italie sont préoccupés par le fait que l’élection du
premier gouvernement de droite depuis la chute de Mussolini coïncide
avec le désengagement de la police nationale du modèle de contrôle
neutre des manifestations pour adopter un modèle de type " police du
roi ". Utilisée pendant des siècles contre les opposants politiques et
sociaux, la police du roi " faisait " les élections, basait toute
stratégie sur des attaques militaires massives contre les manifestants
et voyait en l’opposition une foule qu’il fallait craindre plutôt que
des citoyens dans l’exercice de leurs droits démocratiques qu’il
fallait protéger [3]. Un gouvernement conservateur exerçant une
version de la " police du roi " contre des manifestants
transnationaux, voilà l’explication majeure des débordements policiers
à Gênes.

Leçons pour l’anti-terrorisme

À la suite des événements de Gênes, beaucoup d’Italiens ont adhéré à l’appel du gouvernement en faveur de l’ordre public, même si sa police
avait enfreint la loi et créé le désordre. Mais d’autres se souviennent d’une autre période de l’histoire italienne : 1921-1922,
quand la police regardait ailleurs pendant que les brutes de Mussolini
attaquaient les syndicats et les coopératives, soumettant ainsi l’Italie à plus de 20 ans de fascisme. Les supporters de la démocratie
qui s’inquiètent des excès des manifestants déterminés devraient se
souvenir que la démocratie elle-même est souvent victime d’un contrôle
policier des manifestations trop zélé et démesuré.

Des circonstances propres à l’Italie de Berlusconi expliquent le
brusque revirement d’un maintien de l’ordre maîtrisé des
manifestations vers une " police du roi ". Mais Gênes n’a pas été un
cas isolé. À Seattle, la police n’était pas préparée à gérer ses
rapports avec les manifestants ; à Davos, Prague et Nice, la liberté
de manifester a été bafouée par les gouvernements qui ont bloqué les
manifestants aux frontières ; même en Suède, le sommet de Göterborg en
juin 2001 a déclenché un mécanisme d’escalade militaire. C’est ce
modèle que la police italienne a délibérément essayé d’imiter. Ainsi,
même avant le 11 septembre, on perçoit au niveau international une
tendance au désengagement des pratiques de contrôle pacifique des
manifestations.

Confrontés aux menaces terroristes, la police est tendue et les
fonctionnaires, effrayés. La façon dont ils réagissent aux
manifestations pacifiques peut devenir un problème aux États-Unis
aujourd’hui. Alors que le gouvernement demandait instamment à ses
citoyens de ne pas se venger des attentats sur le World Trade Center
et le Pentagone en attaquant les minorités musulmanes, il s’engageait
lui-même dans une spirale d’arrestations et de séquestrations proches
des pratiques racistes. Les nouveaux pouvoirs conférés aux autorités
par la nouvelle loi anti-terrorisme sont contrebalancés par quelques
garanties qu’ils ne seront pas utilisés contre des dissidents
internes. Mais comme à Gênes, la police outrepasse souvent ses
pouvoirs : fin octobre, un leader du " Green Party " du Maine a été
encerclé et malmené par la police dans un aéroport [4].

Les manifestants aux slogans impopulaires ont toujours dû faire face à
une police hostile et à des gouvernements pouvant s’avérer répressifs.
Mais aujourd’hui on doit prendre en compte un nouveau facteur. Dans
les années 1960, de nombreux pays s’opposaient à la guerre du Vietnam
en partageant une conception commune des événements, mais il n’y avait
guère de coordination entre les différents mouvements pacifistes et
leurs membres traversaient rarement les frontières pour se soutenir
mutuellement pendant les manifestations. C’était avant que les
mouvements antimondialisation des années 1990 ne créent un réseau
international d’organisations et de militants, et ne développent ainsi
un large éventail de manifestations contre des cibles communes. Si, et
cela semble très probable, ces manifestants commencent à se focaliser
contre la guerre dirigée par les Etats-Unis en Asie centrale, il est
certain que nous verrons plus de participation étrangère dans les
manifestations ayant lieu sur le sol américain. Un gouvernement paré à
combattre le terrorisme aura-t-il le dicernement nécessaire pour
comprendre la différence entre des dissidents transnationaux et des
ennemis étrangers ?

Il existe encore un autre danger : l’expérience américaine des années
1960 ainsi que l’expérience italienne des années 1970 montrent que la
criminalisation des mouvements sociaux contribue à les radicaliser et
à les polariser. Le fervent patriotisme déclenché par les événements
du 11 septembre peut déclencher ce processus de polarisation [5]. Si
nous ne restons pas vigilants, l’Amérique pourrait entrer dans une
nouvelle vague de répression au nom de la démocratie.

Donatella della Porta dirige le département de sciences politiques à l
’Université de Florence. Elle est l’auteur de Social Movements,
Political Violence and the State (Cambridge, 1998) et coéditeur (avec
Herbert Reiter) de Policing Protest (Minnesota, 1998). Sidney Tarrow
enseigne les mouvements sociaux à l’université Cornell de New York. Il
est l’auteur de Power in Movement (Cambridge, 1998) et coauteur (avec
Doug McAdam et Charles Tilly) de Dynamics of Contention (Cambridge,
2001).


Notes

[1cf. Cfr. S. Tarrow, Democracy and Disorder, Oxford : Clarendon
Press, 1989, et D. della Porta, Social Movements, Political Violence,
and the State, Cambridge : Cambridge University Press, 1995.

[2La police allemande utilisait le concept de " désescalade " ; la
police italienne celui de " contrôles préventifs ". Sur le revirement
des stratégies de police dans le contrôle des manifestations, voir D.
della Porta and H. Reiter, eds., Protest Policing, Minneapolis :
University of Minnesota Press, 1998.

[3Sur la police italienne, voir D. della Porta and H. Reiter, L’
ordine pubblico in Italia, 1945-2001. Rome : Laterza.

[4Voir Indimedia pour la version du " Green
Party " de ces événements.

[5Sur la polarisation, voir Doug McAdam, Sidney Tarrow and Charles
Tilly, Dynamics of Contention, New York : Cambridge, 2001, ch. 10.


 
P.S.

Traduction : Nadia Schecroun, traductrice bénévole
,
traductrice bénévole.
Article diffusé sur la lettre d’info d’ATTAC

 
 
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1 commentaire
  • quelle analyse, bravo.
    Maintenant a moi, vouz avez en grande partie raison sur le fait que les policiers présents à genes n’avait certainement pas été formés pour de telles manifestations mais sachez tout de meme q’un flic est un etre fait de chair et de sang et que l’aassassin du jeune manifestant à gênes à ete victime de son inexpérience face à un évènement qu’un policier rencontre rarement dans sa carriere.
    En effet c’est pas tous les jours que vous etes encercles par 300 fauvent qui veulent se taper du flic.
    Ce jour là c’est un policier qui a revetu le costume ideal du vilain boucher (certainement un facho en puissancece jeune carabinier)mais sachez que sans ce geste (malheureux et triste) peut etre aurait il fait le veau face aux manifestants qui ne lui aurait certainement pas offert une marguerite à la boutonnière si ils l’avaient attrappé.
    Je suis flic, je vais faire partie des forces de l’ordre qui seront présentent au G8 a Evian je ne suis ni un facho ni un sanguinaire, Mais je crois au respect des loisbonne manif

 
 
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