lettre ouverte à l’« ignoble Ségolène »

Aix-en-Provence, 1er juin 2006

Madame Royal,

En avril 2002, nous avons été nombreux dans le peuple de gauche à refuser de voter pour Lionel Jospin au premier tour. La raison en était, en tout cas pour ce qui nous concerne, moi et beaucoup de mes amis, qu’il s’est mis à tenir des discours sécuritaires inadmissibles (pour nous), essayant de concurrencer la droite sur ce terrain en préconisant, par exemple, l’incarcération des mineurs de 13 ans.

Vous savez ce qu’il en est advenu.

Apparemment, vous n’avez rien compris à cet événement tragique puisque, dans votre quête éperdue d’audimat politique, vous faites à votre tour écho aux pires propos de Sarkozy, et vous nous promettez une politique encore plus répressive et, ne vous en déplaise, totalement contraire à la "justice" dont vous vous réclamez et à laquelle nous aspirons.

Vous stigmatisez sans honte des jeunes à qui on n’offre comme perspective que l’échec scolaire et social, et vous leur délivrez, comme seul message d’espoir, la menace de les faire encadrer par l’armée et de les enfermer.

Vous vous abaissez jusqu’à recourir à ces boucs émissaires si commodes que sont les parents de ces jeunes - des parents enfermés eux aussi dans la précarité, le chômage et la misère. Vous savez qu’il y a parmi eux beaucoup de femmes seules qui essaient d’assumer comme elles peuvent la charge de leurs enfants. Vous avez osé les menacer de les priver d’allocations familiales et préconiser de leur faire la leçon dans des "stages".

Qui êtes-vous donc, Madame Royal, pour prétendre enseigner à des parents en détresse sociale et économique, désarmés, débordés par leurs adolescents (qui ne l’est pas !) comment ils doivent se comporter ? Comment n’avez vous pas honte de les rendre responsable des méfaits de jeunes dont on ne reconnaît l’existence que lorsqu’ils se révoltent - violemment, il est vrai, ou lorsqu’ils se procurent par des moyens illégaux les biens insolemment étalés sous leurs yeux par notre société de consommation.

Quel est donc "l’ordre juste" dont vous vous vantez - belle formule bien creuse dont notre Président de la République n’est pas le seul spécialiste ? A la violence sociale quotidienne - exclusion dans des ghettos, pauvreté, chômage, harcèlement policier - voudriez-vous que les pauvres répondent par la docilité et la bonne conduite apprise au cours de "stages" ?

Qu’y a-t-il de social dans votre "socialisme", Madame Royal ? Etes-vous "socialiste", ou seulement désireuse de vous retrouver à la tête de notre pays ?

Madame Royal, prenez garde : ce n’est pas en chassant sur les terres d’un Sarkozy, qui lui-même chasse sur celles d’un Le Pen, que vous gagnerez notre confiance et nos voix - les voix de la gauche authentique, dont vous feriez bien de nous prouver que vous faites partie.

Prenez garde d’offrir à une France bien préparée, bien conditionnée par des années de propagande sécuritaire, un président proche de l’extrême-droite, qui nous fait déjà vivre dans le cadre d’un état policier, et qui rêve, sous prétexte de faire régner "l’ordre", de nous priver de nos libertés et de nos droits de citoyens. Un Sarkozy qui stigmatise les pauvres, et plus spécialement les étrangers (ou considérés tels), pour en faire des délinquants et des exclus.

Si vous n’êtes pas capable de faire entendre un autre discours, c’est lui qui en profitera, et c’est nous qui en souffrirons.

Vous portez là une très lourde responsabilité, Madame Royal. J’espère que vous y réfléchirez, et que vous ne vous contenterez pas d’accuser dédaigneusement d’"angélisme" ceux qui réclament une vraie justice sociale.

Je vous prie de recevoir l’expression de ma profonde inquiétude.

Anne Torunczyk, citoyenne de gauche

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