A QUOI SERT SEGOLENE ROYAL ?

de Raoul Marc JENNAR, chercheur altermondialiste

Ma conception de la chose publique m’incline à penser que les projets sont plus importants que les personnes. Même si, ensuite, beaucoup dépend de celle ou de celui qui les porte. Une Rosa Luxembourg, un Jaurès, un Vandervelde ou, plus près de nous, un Olof Palme ou un Willy Brandt, à l’évidence, n’ont pas porté l’idéal socialiste de la même manière qu’un Blum, un Mitterrand ou un Spaak.

Même si je suis convaincu que la démocratie est gravement menacée par la personnalisation du débat politique et que la présidentialisation des démocraties parlementaires est une dérive à combattre, même si le star système né de la médiatisation du débat politique tue le débat d’idées, il vient un moment où une personne s’identifie à un projet. Inévitablement, soutenir ou combattre ce projet amène alors à s’exprimer sur celle ou celui qui l’exprime.

Comme je viens de dénoncer sa proximité de pensée avec le plus dangereux individu que la droite française ait produit depuis Vichy, Le Journal du Mardi a souhaité que je donne mon avis sur Ségolène Royal.

Dans une France où, pour la première fois depuis Vichy, des policiers entrent dans les écoles primaires pour arrêter des enfants d’immigrés et les déporter, où, pour la première fois depuis Vichy, la loi incite à la délation, où, pour la première fois depuis Vichy, le candidat adulé de la droite annonce le recrutement de miliciens, l’alternative proposée par le « socialisme de gouvernement » est aujourd’hui incarnée par quelqu’un qui propose le recours à l’armée pour résoudre les drames provoqués par un capitalisme qui n’est plus remis en cause. Ainsi donc, si la gauche de gauche est incapable de s’unir et de renouer avec la victoire du 29 mai 2005, au deuxième tour des élections présidentielles en 2007, le peuple français sera enfermé dans un choix impossible entre l’ordre brun de Sarkozy et « l’ordre juste » (expression qu’elle a empruntée à un texte du pape Benoît XVI) de Royal.

Issue de l’ENA, cette machine à formater les serviteurs de l’État minimum, Mme Royal n’a cessé de fréquenter, depuis 1988, les palais de la République. Pendant 6 ans au secrétariat général de l’Elysée, députée à l’Assemblée nationale, conseillère municipale de Niort, ministre de l’environnement, puis ministre déléguée à l’enseignement scolaire, puis ministre déléguée à la famille et à l’enfance, aujourd’hui elle cumule les mandats de députée et de présidente de la région Poitou-Charente. C’est déjà une vieille routière dans le personnel politique français. Et pourtant, les médias la présentent comme un facteur de renouvellement de la classe politique !

Les médias ! Ces nouveaux faiseurs de rois, qui appartiennent, non plus à des patrons de presse, mais tantôt à des banquiers, tantôt à des marchands de canons ou de béton, ont trouvé en elle le moyen d’éviter tout risque lors des prochaines élections présidentielles : avec Sarkozy ou Royal, le patronat peut être tranquille. A gauche comme à droite, ses intérêts seront protégés. Et l’ordre règnera.

Comme Anne Sinclair (Mme Strauss Khan), comme Christine Ockrent (Mme Kouchner), qui défendaient avec la même ardeur qu’elle le traité constitutionnel européen, Mme Royal appartient à cette grande bourgeoisie socialiste issue des années Mitterrand qui a tout renié du socialisme, sauf le vocabulaire. Et qui se prépare maintenant à franchir une nouvelle étape. A quoi sert Ségolène Royal ? A liquider le socialisme. Pour aller vers une sorte de bipartisme, sur le modèle américain, où il n’y aurait plus vraiment ni gauche, ni droite, parce que serait définitivement niée l’exploitation du plus grand nombre par une minorité.

Alors qu’en France comme dans beaucoup de pays de la très libérale Union européenne, les souffrances sociales dépassent aujourd’hui le seuil du supportable, alors que le néolibéralisme produit toujours plus de précarité et augmente les inégalités, à l’instar du philosophe Jean-Claude Michéa, je ne me résigne pas à « voir sans rire le drapeau de la révolte tomber des mains de Rosa Luxemburg dans celles d’une Ségolène Royal. »

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