Edgar Morin poursuivi

Edgar Morin poursuivi pour "diffamation à caractère racial" après une tribune parue dans "Le Monde"

LE MONDE | 18.03.04

Avocats sans frontières et France-Israël ont attaqué en justice le sociologue ainsi que les deux autres auteurs. Au cœur de ce procès, la "judiciarisation des opinions" sur le conflit israélo-palestinien.

En publiant , le 4 juin 2002, dans Le Monde, une libre opinion consacrée au conflit israélo-palestinien, Edgar Morin a-t-il dérapé et passé les limites du supportable ? C’est le sentiment de deux associations, Avocats sans frontières et France-Israël, qui le poursuivaient, avec les deux autres signataires du texte - le député européen Sami Naïr et l’écrivaine Danièle Sallenave -, devant la 1re chambre civile du tribunal de grande instance de Nanterre (Hauts-de-Seine), mercredi 17 mars. Jean-Marie Colombani était poursuivi comme directeur de la publication du Monde. Visant trois paragraphes de ce long article titré "Israël-Palestine : le cancer", les deux associations lui reprochent les délits de "diffamation à caractère racial" et "apologie des actes de terrorisme". Dans ces paragraphes, Edgar Morin écrit notamment : "On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs, issue du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en "peuple dominateur et sûr de lui" et, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier." Plus loin, le sociologue poursuit : "Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent et persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. Les juifs, boucs émissaires de tous les maux, "bouc-émissarisent" Arafat et l’Autorité palestinienne, rendus responsables d’attentats qu’on les empêche d’empêcher."

Pour les associations requérantes, ces morceaux choisis montrent à l’évidence qu’Edgar Morin, en visant "toute une nation ou un groupe religieux dans sa quasi-globalité", a commis le délit de diffamation raciale. Diffamation qu’il aggraverait en opérant une généralisation quand il commet un "glissement sémantique" des "juifs d’Israël" aux "juifs" en général.

"ON EST DANS L’AMALGAME"

A l’appui de leur position, Avocats sans frontières et France-Israël ont reçu le soutien d’une enseignante en histoire-géographie, Barbara Lefèvre, et d’un chercheur du CNRS, actuellement cadre à la Cité des sciences et de l’industrie, Jacques Tarnero. La première, sûre d’elle et prompte à donner des leçons, s’est insurgée devant le tribunal contre ce qu’elle qualifie de "globalisation extrêmement inquiétante". "Dans un journal de référence, sous des signatures prestigieuses, on légitime l’idée que quand on parle d’Israël, on parle des juifs", a-t-elle regretté, avant d’évoquer une "dangereuse instrumentalisation de la Shoah". Selon l’enseignante, Edgar Morin, penseur de la complexité, aurait fait une lecture "binaire du conflit israélo-palestinien". "Je suis désolée de voir l’évolution de la pensée d’un homme qui était à mes yeux un esprit brillant", finit-elle par lâcher. Moins polémique, Jacques Tarnero tient sur le fond le même discours, rappelant que "l’intellectuel doit mesurer le poids des mots qu’il utilise". "Quand j’ai lu ce texte, j’ai été consterné, accablé et furieux, reconnaît-il. On est dans autre chose que la critique du gouvernement israélien. On est dans l’amalgame. Cela revient à dire que les juifs sont devenus nazis. Nous sommes face à une régression intellectuelle qui se situe sur le terrain de l’idéologie alors qu’il s’agit d’un conflit complexe." Le chercheur admet pourtant que les propos reprochés aux trois signataires du texte incriminé ne sont pas à ses yeux "antisémites".

Cité comme témoin par Edgar Morin, Edwy Plenel, directeur de la rédaction du Monde, a regretté la "judiciarisation des opinions"et défendu la publication de ce texte estimant que Le Monde devait être "un lieu de débats où des points de vue contradictoires se répondent". Avec Jean-Jacques Salomon, professeur honoraire au Conservatoire national des arts et métiers, et Théo Klein, ancien président du Conseil représentatif des institutions juives de France, il a considéré que "les auteurs n’ont à aucun moment mordu le trait", les passages poursuivis étant sortis du contexte de l’article alors que, sous la plume d’Edgar Morin, ils sont précédés et suivis de nuances et de précautions reflétant son souci d’une "pensée complexe". "Leur opinion peut se discuter, a-t-il précisé. Mais elle ne relève pas d’une atteinte aux valeurs fondamentales des sociétés démocratiques."

Premier concerné et présent tout au long des huit heures de débats, Edgar Morin n’a pas pris la parole pour défendre son texte. Non pas qu’il n’ait pas souhaité s’exprimer, bien au contraire, mais la procédure devant la juridiction civile privilégie les observations écrites des avocats plutôt que les dépositions orales des mis en cause. Le résultat fut une audience un peu bizarre.

Jugement le 12 mai.

Acacio Pereira

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 19.03.04

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