Les Inrocks

Les Inrockuptibles, c’est ce journal saturé de pubs qui aime la pop anglaise, les DVD sud-coréens, le rayon altermondialiste de la Fnac, les cendres de Pierre Bourdieu et les clips de Jean-Louis Murat. C’est aussi le journal qui — performance inouïe — a fait ses meilleures ventes sur une interview de Michel Rocard. Bref, c’est un journal qui aime à prendre des risques, comme il vient encore de le prouver en lançant le 18 février (le 18 juin était déjà pris) un retentissant « appel contre la guerre à l’intelligence ».

L’idée est excellente. Déjà, parce que ça fait du bien de se retrouver entre gens intelligents. S’ils avaient appelé ça « la grande pétition des cons », ça aurait marché moins bien. Le 3 mars, ils étaient déjà cinq mille à avoir signé. Il est vrai que les confrères en intelligence, Nouvel Obs en tête — qui, lui, fait ses meilleures ventes sur le salaire des cadres — avaient relayé avec enthousiasme ce manifeste intrépide. Que dit-il ? Eh bien, que les assauts du gouvernement Raffarin contre les artistes, les psychanalystes, les chercheurs, les enseignants, les magistrats, etc, appelle un « sursaut des professions intellectuelles » afin « d’adresser au gouvernement une protestation solidaire, unifiée, émanant de tous les secteurs attaqués par cet anti-intellectualisme d’Etat ». Bonne nouvelle. Que les élites découvrent qu’elles peuvent elles aussi être prises pour cibles, qu’elles s’en étonnent, s’expriment et se prennent en main, tout ça est plutôt rassurant, non ? En plus, comme c’est un journal de gauche, les Inrocks ont pris garde à ne pas oublier « les chômeurs, les précaires et les pauvres » qui, bien que n’exerçant aucun magistère « intellectuel », ont quand même droit à un strapontin au bout de la vingtième phrase (sur les vingt-deux que compte le texte). Ça fait chaud au coeur.

On en était déjà à se disputer le stylo pour entrer dans le club — pour une fois qu’il n’y avait pas de vigile ! — quand nos regards ont balayé la liste des premiers signataires, sorte d’avant-garde composée des noms les plus attractifs. Et là, surprise. Parmi les pointures indiscutables (Derrida, Vidal-Naquet...), voilà que se faufilent des spécimens au prestige plus mitigé. Alain Touraine, par exemple. Un sociologue renommé pour sa médiocrité, qui a milité successivement pour le socialisme boursier, le plan Juppé de 1995, le tourisme au Chiapas et le libéralisme digestif (« Raymond Barre avait le tort de percevoir la vérité », confiait-il au Figaro, 18/04/01), est-il le mieux armé pour conduire l’intelligence à la victoire ? La même question se pose pour son colistier Patrice Chéreau qui, l’été dernier, se déclarait « absolument pas choqué » par l’accord Medef/CFDT sur les intermittents, accusant leur mouvement d’être « contre-productif et suicidaire » (Le Monde, 03/07/03). Quant à Jack Lang, autre vedette de l’appel des Inrocks, ça fait tout juste un an qu’il tirait son « chapeau à Nicolas Sarkozy ». Evidemment, ce défilé burlesque serait incomplet sans la mascotte du magazine : l’ex-Premier ministre Michel Rocard. Lors des manifs contre la réforme des retraites, ce vétéran des neurones en lutte avait pris la plume dans le Monde (19/06/03) pour vanter aux grévistes les bienfaits de la résignation : « Le capitalisme a gagné. Nous ne construisons pas la société de nos rêves. » Le laminage des retraites ? Bah, disait-il avec franchise, si la gauche revenait au pouvoir, « nous proposerions certainement à la négociation un cocktail un peu différent. Un peu, mais certainement pas beaucoup. » C’est comme l’intelligence : nos valeureux pétitionnaires en ont un peu, mais pas beaucoup.

Publié dans le n°10 de CQFD, mars 2004.

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