Cette Algérie qui hurle en silence

La chronique de Mohamed Benchicou

Le 26-05-2004

Déshabillés, sodomisés, frappés, puis avilis. Le Matin a-t-il inventé les tortures de Tkout ? Voilà de la bonne matière pour débattre d’éthique et de déontologie, de diffamation et de presse responsable, de ce qu’il faut dire pour l’honneur de nos dirigeants et de ce qu’il faut s’interdire pour les épargner du déshonneur. « Ils ont pris tout le groupe et nous ont alignés après nous avoir déshabillés. Ils nous ont demandé de nous pencher vers l’avant ». Il s’arrête « Vous m’avez compris, je n’ai pas besoin de vous expliquer ce qui s’est passé ensuite. » Cet adolescent qu’on outrage a parlé hier dans nos colonnes. Sans doute brisé pour la vie. « Puis ils ont menacé de s’en prendre à nos mères, à nos surs, à nos femmes. J’ignore ce qui s’est passé ensuite. Les femmes ont peur de parler. » Nous sommes en Algérie, pays de bourreaux insoupçonnables, d’adolescents qui hurlent en silence, de mineurs qui se détestent déjà et de dévots qui regardent ailleurs. Le Matin a-t-il inventé les tortures de Tkout ? Ah, que nous eussions aimé que ce fût le cas, pour que les treillis de nos gendarmes restent propres et que seules nos manchettes de une soient sales. Que nous eussions aimé mentir pour que jamais Tkout l’algérienne ne se confondît avec Abou Ghraïb la maudite, pour que le supplice demeurât irakien et le tortionnaire seulement américain. Oui que nous eussions aimé mentir pour vendre du papier plutôt que de vous voir, mon général, vendre votre âme. Nous plutôt que vous, nous plutôt que l’Algérie, nous vauriens et vous innocents. Oui nous aurions aimé respecter l’éthique et la déontologie si vos hommes avaient respecté les enfants de Tkout. Si vos prisons ne rappelaient pas la villa Susini. Si les fils d’Ighilahriz étaient épargnés du calvaire de leur mère, si vous n’aviez pas fait pleurer Bachir Hadj Ali dans sa tombe. Si seulement, mon général, vous aviez évité à Henri Alleg la tristesse au soir d’une vie dédiée au pays du chèvrefeuille. « Les jeunes arrivaient au fur et à mesure. Les gendarmes les ont déshabillés et obligés à s’agenouiller. "A genoux, faites la prière", lançaient-ils. Une fois à terre, ils se sont mis à les frapper avec férocité à l’aide de leur matraque. Ils nous ont insultés, humiliés. La phrase qui revenait le plus souvent était : "Vous détestez le régime et bien voilà." Certains ont eu les membres fracassés. Les gendarmes voyaient bien que le bras de l’un d’entre nous était complètement flasque, mais ils se sont acharnés jusqu’à lui casser complètement l’os. Ils l’ont laissé passer la nuit sur place. Certains sont sortis pratiquement défigurés, d’autres étaient complètement balafrés, le reste avait du mal à marcher. » Comment censurer cela,

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