Ayant joué un rôle important dans la déportation des juifs, durant la seconde guerre mondiale, Eichmann demeurait pourtant aux yeux d’Arendt un homme médiocre, avant tout préoccupé par sa carrière « un bourgeois, ni bohème, ni criminel sexuel, fanatique pervers, pas même un aventurier ». Par la banalité de l’homme qu’elle décrit, Hannah Arendt souligne la banalité même de ses actes. Mais la banalité qu’elle met en cause n’a rien à voir avec le mal génocidaire. Non. L’approche de H. Arendt est essentiellement politique. Le mal est avant tout celui que l’on fait à l’autre. Ça n’est pas un manquement au sentiment intérieur ou à la loi morale. Cela concerne une action prise dans un espace public ; une action qui en rencontre d’autres, et se confrontent entre elles. Il faut penser l’action dans les champs de la liberté et de la volonté.
Hannah Arendt était juive. Journaliste reporter, elle couvre tout le procès d’avril 1961 au 31 mai 1962, et finalement rédigera un rapport sur ce qu’elle appellera « la banalité du mal ». [1] Le terme de banalité ne sert donc pas là à minimiser les crimes commis, ni à réduire le mal de la Shoah à un simple « détail ». Bien au contraire. La réflexion d’Hannah Arendt tend à mesurer l’extrême difficulté à juger de crimes aussi insupportables tant les criminels furent ordinaires ; des gens d’une banalité confondante, et qui rend la question du génocide encore plus terrifiante. Certes, « il eut été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre » écrit-elle. Pourtant, beaucoup comme lui, lui ressemblaient « ni pervers, ni sadiques ». Ces gens étaient « effroyablement normaux ».
La « banalité du mal » pose donc la possibilité de l’inhumain en chacun d’entre nous. Elle émerge nécessairement de la nocivité d’un système totalitaire, et suppose que le crime soit commis dans des circonstances telles, que les « criminels » ne sachent pas ou ne sentent pas qu’ils font le mal. Elle suppose que le système totalitaire en place ait veillé préalablement à tuer « l’animal politique » en l’homme qu’il veut rayer de la surface de la terre, pour n’en conserver que l’aspect biologique. Pour les nazis spécifiquement, il s’agissait, à travers la Shoah, de créer « l’espèce animale humaine ». Ce qui consistait à déshumaniser l’homme en le dépolitisant au sens étymologique du mot. Tendre à supprimer la chose qui faisait de lui un homme, en détruisant d’abord ce qui le rattachait à une communauté. Ces condamnés faisaient alors l’insoutenable expérience de « non-appartenance » au monde qu’Arendt appellera : la désolation.
Ce contexte de destruction de la personnalité morale est important à comprendre, parce qu’il entraîne l’individu à perdre toute référence individuelle aux notions de bien et de mal. Et l’ignoble réduction à l’animalité qu’on imposait à ces hommes effaçait en eux toute moralité. De leur côté, ceux qui sont conduit à fabriquer cette espèce humaine, ne sont plus capables de regarder leurs sujets d’expérimentation comme des êtres qui leur ressembleraient. Ils ne sont plus semblables.
Ce sentiment est exprimé par Primo Levi dans l’admirable recueil qu’il rapporta de l’horreur de la déportation, Si c’est un homme. Il décrit ce sentiment par ces quelques phrases : « son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme ; et si je pouvais expliquer à fond la nature de ce regard, échangé comme à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents, j’aurais expliqué du même coup l’essence de la grande folie du troisième Reich. »
On efface à ce moment là toute culpabilité possible dans l’esprit des bourreaux, car pour ressentir la moindre culpabilité, faut-il encore que les criminels aient conscience d’avoir atteint l’humanité dans sa chair en commettant leurs crimes infâmes. Voilà donc toute la subtilité du projet nazi : distinguer radicalement victimes et bourreaux qui n’appartenaient désormais plus à la même espèce, après l’accomplissent de l’entreprise de déshumanisation. De cette nouvelle façon d’accomplir le mal émergeait un type particulier de criminels qui s’appliquaient simplement à une tâche confiée, sans jamais avoir conscience de violer un quelconque interdit. Ils ne pouvaient par conséquent jamais ressentir la moindre culpabilité. Tout du moins, « nous n’avons pas la moindre preuve » de cela dit Hannah Arendt en substance. Et si « les nazis, et particulièrement les organismes criminels, auxquels appartenait Eichmann, avaient, pendant les derniers mois de la guerre, passé le plus clair de leur temps à effacer les traces de leurs propres crimes » cela prouvait seulement « que les nazis étaient conscients du fait que l’assassinat en série était chose trop neuve pour que les autres pays l’admettent. »
Ils ne purent donc pas « libérer » l’humanité du « règne des espèces sous-humaines ». Ils avaient donc perdu, et se reconnaissaient volontiers vaincus. Mais « se seraient-ils sentis coupables s’ils avaient gagné ? »
On ne répondra pas à la question à la place d’Hannah Arendt. Mais il est difficile de penser que le moindre souffle de culpabilité aurait saisi la plus petite parcelle de conscience de ces criminels tant ils étaient convaincus d’avoir obéi aux « ordres supérieurs », donc à la loi.
Or, la banalité du mal se constitue aussi de cette soumission insolite à la loi
Hannah Arendt se livre à une méticuleuse description d’Eichmann qui visiblement fait problème pour beaucoup de consciences qui n’arrivent pas encore à admettre que le mal peut-être ordinaire, et au plus profond de chaque homme. Hannah Arendt décrit Eichmann comme un homme tout à fait « normal » ; pas de traits exceptionnels ni sur le plan psychologique, ni sur le plan sociologique. Aucune cause ne ferait comprendre le moindre motif de son action. L’analyse du comportement ordinaire de Eichmann pousse Arendt à formuler la notion controversée de « banalité » du mal que l’on doit opposer à celle de « mal radical ». Elle donne quelque peu raison à Kant, par cette formule, contre ceux qui pensent le mal comme une exception monstrueuse, un satanisme. On demandera à Hannah Arendt de s’expliquer, et elle le fera : selon elle, la notion de « banalité du mal » exprime l’idée que le sujet n’est pas la source même du mal, mais un de ses lieux de manifestations, ce qui oblige à penser différemment sa culpabilité. Une description qui trouvera de nouveau un écho dans les textes de Primo Levi : « Ils étaient faits de la même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. »
Donc, pas la moindre profondeur diabolique.
Le mode de propagation du mal appelle alors une élucidation. Pour ce faire, Eichmann devant ses juges incrédules invoquera sa référence à « l’impératif catégorique » kantien. C’est à dire l’impératif du devoir, proprement moral. Mais sans le savoir, Eichmann apporta une notable modification à l’impératif de Kant, puisqu’il transforma le « agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » de la seconde critique (Critique de la raison pratique) par un « agissez de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de vos actes, les approuverait ». Cette déformation inconsciente apportée à la pensée de Kant est analysée par Eichmann, comme un impératif catégorique qui doit entraîner tout homme à dépasser la simple obéissance à la loi, en allant au-delà des impératifs de l’obéissance pour identifier sa propre volonté au principe même de la loi ; une réflexion sur l’essence de la loi qui, dès lors qu’elle est promulguée, est considérée comme bonne. Une telle conception de « l’impératif catégorique », et une telle déférence à celui-ci montre l’effroyable glissement possible d’un impératif moral qui serait mal compris. Adapté à l’homme ordinaire, l’impératif catégorique devient un principe de soumission absolue à la loi, qui lui interdit toute lucidité, et plus encore le dispense de penser par lui-même. C’est donc parce qu’il adhère sans réserve mais aussi sans réflexion au principe qui fonde la loi civile que le citoyen ordinaire peut devenir un Eichmann.
Cette conception d’Eichmann à propos de l’impératif moral était partagé par le plus grand nombre d’allemands durant la seconde guerre mondiale, et ceci explique certainement les raisons pour lesquelles, le travail était accomplit si consciencieusement et avec autant d’application. Mais ceci étant dit, le problème de la responsabilité de chacun dans cette action meurtrière, ne va pas de soi. Par définition, la responsabilité morale de la personne humaine implique conscience et liberté chez l’agent. Or, face à un tel type de « nouveaux criminels », Hannah Arendt ne se prive pas de l’expliquer, nous avons affaire à une catégorie d’hommes qui « commet(tent) des crimes dans des circonstances telles qu’il(s leur) est impossible de savoir ou de sentir qu’(ils font) le mal ». Certes, durant le procès historique de Nuremberg, la confusion règne dans les déclarations des coupables : « ils se vantaient à la fois d’avoir obéi aux "ordres supérieurs" et d’avoir à l’occasion, désobéi. » Mais ça ne résout pas pour autant le problème. Hannah Arendt le souligne : « tous les systèmes juridiques modernes supposent que pour commettre un crime il faut avoir l’intention de faire le mal ». Or, c’est en cela seul qu’Eichmann et les autres criminels échappent à la forme traditionnelle de jugement que l’on peut porter sur le crime ; prétendant n’avoir pas conscience d’avoir mal agi, ils disent avoir l’intime conviction d’avoir fait leur devoir en obéissant à la loi. De telles affirmations posent le problème de la réparation, : quand l’intention de faire le mal est absente, « quand, pour une raison ou une autre, fût-ce l’aliénation morale, la faculté de distinguer le bien du mal est atteinte, nous pensons qu’il n’y a pas eu crime. » Et c’est en cela que Hannah Arendt constate le déplacement du problème : durant ce procès nous constatons que le mal n’est plus une violation de la loi, mais au contraire, une obéissance à la loi. C’est donc une grave inversion des notions de bien et de mal. Alors, comment juger ? Hannah Arendt reproche d’ailleurs aux juges de n’avoir pas décelé cette nouvelle conception du bien et du mal, et de n’avoir apporté aucune évolution au droit face à cette inversion inédite. Devant cette nouvelle manière de tuer et d’atteintre à l’humanité, il aurait fallu un droit sans précédent. C’est à dire un droit qui ne pense plus le mal en terme de transgression d’une loi, puisque la loi, même si elle n’était pas la notre, a été respecté, mais un droit qui instaure la notion « d’oubli fondamental » d’une appartenance à une communauté. Les juges auraient dû, encore selon Hannah Arendt, s’adresser à Eichmann en ces termes : « Vous avez admis que le crime commis contre le peuple juif pendant la guerre était le plus grand crime de l’histoire ; et vous avez reconnu le rôle que vous avez joué. Vous affirmez n’avoir jamais eu de penchant pour l’assassinat, n’avoir jamais haï les juifs, et cependant vous affirmez aussi que vous n’auriez pas pu agir autrement et que vous ne vous sentez pas coupable. (...) Supposons donc, pour les besoins de la cause, que seule la malchance a fait de vous un instrument consentant à l’assassinat en série. Mais vous l’avez été de votre plein gré. (...) Et parce que vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d’un certain nombre d’autres nations - comme si vous et vos supérieurs aviez le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter cette planète [...] pour cette raison seule vous devez être pendu. »
Hannah Arendt montre avec pertinence qu’on ne peut plus envisager la culpabilité face à de tels crimes, dans sa forme élémentaire : ce n’est plus la culpabilité en tant qu’intention que l’on doit juger, mais la culpabilité comme atteinte fondamentale à l’ idée de communauté, c’est ce refus catégorique de partager la terre avec tous les hommes qui est mis en lumière dans la plaidoirie d’Arendt.
La mal dans sa forme extrême et dans sa forme banale est à présent un refus de communiquer avec l’autre, de le reconnaître comme tel, comme si l’identification à la loi se substituait à l’identification au semblable. C’est d’ailleurs ainsi qu’Arendt délie volonté et responsabilité. On peut faire le mal sans le vouloir, avoir le sentiment de faire son devoir et pourtant être responsable, telle est la leçon donnée par le procès Eichmann.
Bibliographie indicative :
Hannah Arendt « La banalité du mal, Eichmann à Jérusalem, Folio
Michel Foucault, La volonté de savoir, Surveiller et punir, Gallimard
Thomas Hobbes, Léviathan, Folio
Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Gallimard
Illustration : Munch, Disperazione
[1] Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal
Marc Alpozzo
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complément12 décembre 2004Sur le même sujet, et en complément de ce qui est développé dans cet article car la problématique n’y est pas la même, on pourra lire avec intérêt le livre "Nous, fils d’Eichman" composé de 2 lettres ouvertes adressées aux fils d’Eichman par Gunther Anders, ex-mari de Hanna Arendt.
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