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Moi, j’ai repris deux fois des moules...

Vendredi 24 septembre 2004 : Madame Quoirez vient de mourir.
« Acteur se son époque, elle aura contribué à l’évolution de la place de la femme dans notre pays » péroraisonne-funèbre le président de la Chiraquie. « Une personnalité flamboyante » ajoute son ministre de la culture au nom à rallonges contrairement à son budget, et qui faute de trouver mieux dans le dictionnaire des synonymes qualifie d’ « immense » son émotion. « Le charmant petit monstre a rejoint les merveilleux nuages » raffarine le Premier ministre, piquant sans vergogne la formule à François Mauriac.
Dans l’autre camp, on y va aussi des condoléances. Sincères comme il se doit. « Un des auteurs les plus brillants et les plus sensibles » déclame le ministre à vie soi-disant socialiste de la culture, qui ne manque pas d’ajouter un argument suprême : la défunte fut l’amie de feu Francisque Présiterrand. Même la secrétaire du Parti Communiste se fend d’un hommage en osant déclarer : « Ses premiers romans symbolisèrent la génération des années soixante. » Passe encore qu’elle se goure d’une décennie, la Marie-Geo, mais elle ferait bien d’interroger les Femmes Françaises de cette génération d’après-guerre et de lire les articles de l’Huma publiés à cette époque. Si je ne me trompe, leurs slogans, elles n’allaient pas les pêcher dans ce genre de littérature, les prolotes. Prolétaires de tous les pays, éclatez-vous en Jaguar, rotez du champagne, indigestionnez-vous au caviar, exigez le Paradis artificiel quotidien entre deux partouzes !!!...
Cerise sur le gâteau, si j’ose dire, un ci-devant gigolo de la Haute, maintenant décati, ne rate pas cette occasion de montrer ses restes plus très frais. Et il se trouve des journaleux pour recueillir ses postillons ! À l’en croire, il compta parmi ses conquêtes la défunte, dont la mémoire se passerait bien d’un tel hommage, et déplore surtout que celle-ci fut ruinée. À chacun ses valeurs !
Unanimité aussi à la radio, à la télé, et dans les journaux, dont j’avoue n’avoir survolé que les titres, cherchant vainement quelque bémol aux éloges, afin de me sentir moins seul. Une gloire nationale vient donc de s’éteindre, aux approches de la septantaine. Françoise Quoirez, alias Sagan : un pseudonyme emprunté au tonton Madeleine Proust. Une princesse du temps perdu, si je ne m’abuse. Tout un programme...

Il y a donc tout juste un demi-siècle de ça paraissait “ Bonjour tristesse ”, un tout petit bouquin aux relents de scandale. Pensez donc, une jeunette de la bonne société trompait son ennui avec l’ivresse de la bagnole et de l’alcool, pratiquait la copulation comme un sport en faisant la nique au marchand de polichinelles dans le tiroir. De quoi faire saliver le potache, par ces temps d’hypocrite répression sexuelle. Je me souviens de ma profonde déception en lisant ces pages au style appliqué et aux audaces tristounettes, tout juste bonne à émoustiller François Mauriac et à scandaliser les grenouilles de bénitier. Sûr que ces dernières n’auraient pas résisté à la lecture d’Henri Miller !
Ça démarrait comme ça, et je faillis bien ne pas aller plus loin :
« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres.
Cet été-là, j’avais dix-sept ans et j’étais parfaitement heureuse... »

“ Sea, sex and sun ” : on connaît la chanson et ses multiples dérivés qui font fureur quand approché l’été. Ce pourrait être le titre de la première œuvrette de Sagan. Cécile, 17 ans, passe ses vacances, sur la Côte d’Azur bien sûr, avec son père/ copain, un quadragénaire veuf, et Elsa la dernière maîtresse de celui-ci. Elle court sans vergogne le guilledou avec un lycéen de son âge , la bachelette. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des beaux mondes, lorsque surgit Anne qui séduit le père et veut régenter la fille. Comment se débarrasser de l’importune ? Lisez le bouquin si vous voulez le savoir.

À cette prose, je préférais alors celle de René Fallet , le fils de cheminot qui venait de larguer l’école avec pour tout bagage le certif’ et la rage d’écrire. Lui, il carburait au gros rouge et à l’Herbe à Nicot. De “ Banlieue Sud-Est ” (1947) dont je me sentais très proche malgré la distance, je citerai seulement les premières lignes, pour comparaison. Tant pis si je passe pour un rustaud incapable d’apprécier le bôôôôô, le sublime, le digne d’être gravé sur le marbre dont on ferme les tombeaux.
« Je suis le type qui possède l’amour. D’un seul mot je le donne, d’un seul geste je l’arrache. La fille éternelle du métro, je lui dis : “ Aime-moi ”, et la voici accrochée à ma veste, pantelante, bavante, et tout et tout. Et quand j’en ai assez de sa bobine, je la renvoie à sa vraie vie, à son vrai de vrai. J’ai de l’argent, je me fais aimer par la richesse en robe, je couche avec les vedettes de cinéma et m’envoie ce qui me passe par la tête, jusqu’aux timides religieuses, et en commençant par la petite fille aux seins naissants qui s’en va à l’école. Je me venge de Thérèse, la dédaigneuse, en lui offrant trois enfants dans du papier de soie. En un mot, je suis maître du monde. »

Il faut dire que Françoise Sagan avait été bien lancée par son éditeur, à l’instar de Raymond Radiguet, une trentaine d’années plus tôt. Dans “ Le Diable au corps ” (1923), le jeune ami de Cocteau provoquait lui aussi le scandale propice à la vente. Son potache de héros ne cocufiait-il pas un valeureux “ poilu ” risquant sa peau pour défendre quelques mètres de tranchées et valoir à ses chefs l’honneur d’un communiqué ? Faites l’amour et pas la guerre ? En vérité le jeune séducteur se tire d’affaire en faisant mourir sa maîtresse, préalablement engrossée, ce qui n’a rien de particulièrement révolutionnaire. (Sagan reprendra cette solution expéditive pour se débarrasser d’un personnage devenu encombrant.)

Par la suite, il m’arriva de feuilleter quelque autre bouquin de Françoise Sagan, dont le principal argument de vente était le nom de l’auteur(e), sacrée prodige une fois pour toutes. Faute de mieux, les salonnards qui font plus souvent la pluie que le beau temps dans le petit monde de l’édition et du spectacle, lui attribuaient une “ petite musique ” à laquelle j’étais et demeure insensible. Chaque fois je ressentais la même impression d’ennui et la petite musique en question m’était insipide berceuse.
Certes elle décrivait le petit univers dans lequel elle était née, avait grandi et continuait à vivre : celui des gens friqués. Mais ce monde doré de désœuvrés noyant leur ennui dans le ouiski, les paradis artificiels, les partouzes et le banco des Casinos, puis passant le reste de leur temps à se contempler le nombril, ne me concernait pas. Ne me concerne toujours pas.
Compatir à ses misères de panier percé, à cette ruine financière sur laquelle le gigolo au rancart ci-dessus cité verse une larme de crocodile, en précisant que l’écrivaine à succès fut victime de son trop bon cœur ? Soit. En 1994, affirme la presse, l’auteur(e) d’une bonne trentaine de romans aurait dissimulé 838 469 € au fisc, dont une partie proviendrait d’une douteuse rétribution offerte pour intervenir auprès du président à la rose fanée entre les crocs. Un tel paquet de fric ça doit faire beaucoup. (Et c’est bien là la principale raison d’être de cette nouvelle monnaie : déboussoler le pigeon ordinaire afin de mieux le plumer.) Ma calculette s’obstine à traduire ça par soixante années de Smic !... Alors bon, je garde ma pitié pour une autre occasion...

Le meilleur de son œuvre ? À mon avis, c’est l’entretien qu’elle accorda à Pierre Desproges, cet hurluberlu à la mine d’épagneul en deuil, alors débutant dans le canular. C’est à lui que j’ai emprunté la formule (prononcée lors du décès de je ne sais plus quelle célébrité éphémère succédant à Brassens pour lequel l’humoriste avouait avoir pleuré) qui sert de titre à cet article. Françoise Sagan, la gentille bafouilleuse camouflée sous sa frange, s’y montre touchante, drôle, charmante, sympa. Désarmée, désarmante.
À me faire regretter de ne pas apprécier sa prose. Surtout qu’on fait aujourd’hui bien pire (sous les applaudissements des prétendus critiques), en accordant le style à la vacuité du fond ou en pornographiant comme on commenterait une partie de bilboquet à plusieurs trous. Se vend bien également le linge sale de la famille étalé aux fenêtres cathodiques, même si on écrit comme un cancre (mais il y a des mercenaires ne demandant qu’à louer leur plume), pourvu qu’on soit le rejeton d’une célébrité. Dans le fond, c’était peut-être pas si mal que ça, Sagan...


 
 
 
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6 commentaires
  • > Moi, j’ai repris deux fois des moules... 1er octobre 2004 16:33, par Brutal Delux

    "C’est à lui que j’ai emprunté la formule (prononcée lors du décès de je ne sais plus quelle célébrité éphémère succédant à Brassens pour lequel l’humoriste avouait avoir pleuré)"

    > c’était (le grand) Tino Rossi.

  • > Moi, j’ai repris deux fois des moules... 3 octobre 2004 04:06, par Taurin M.

    P.S. L’article ci-dessus peut passer pour un hommage par rapport à la couverture choisie par Télérama de cette semaine !!!...

  • > Moi, j’ai repris deux fois des moules... 3 octobre 2004 09:47, par Marcel Proust

    Moi, ce qui me fait rire, c’est de lire les gros titres de la presse : Sagan meurt dans la misère, recluse dans un petit chateau de campagne où elle attendait la mort en sirotant son Johny walker on the rocks.

    Je propose de donner ce chateau à un collectif de sans-papiers ou de chomeurs explulsés !

    Ou à moi !

    Quant à Sagan elle même : une femme qui boit, sniffe, qui fout son argent par les fenêtres, pendant 50 ans d’affilée et qui se fait tresser des couronnes en clamsant ne peut être qu’un Génie ! (même si c’est pas en littérature !)

    Détracteurs dépités essayez-donc d’en faire autant !

    Ceci dit, je trouve l’article excellent.

  • > Moi, j’ai repris deux fois des moules... 11 octobre 2004 11:15, par Alain from LC

    moi aussi je me rappelle de cette expression "avoir repris deux fois ds moules", de desproges...

    sagan n’était pas à plaindre.
    on plaint jamais ceux qui le sont vraiment car se sont les petites gens.

    Voir en ligne : pas la sienne en tout cas

 
 
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