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Fabrication d’exclusions

Ces jours de prochaines rentrée scolaire tapissent nos murs de campagnes publicitaires pour stimuler nos instincts parentaux à prendre position sur le dernier H..., le magnifique As..., ou le très économique Un... qui, à n’en point douter, ne fera qu’assurer le succès de nos progénitures. Devant cette débauche promotionnelle, je suis de plus en plus déconcerté par le décalage grandissant entre la richesse des possibilités de nos ordinateurs et la pauvreté de l’utilisation que nous en faisons. Cette réflexion, qui mûrit depuis longtemps déjà, vient d’éclore d’un seul coup, depuis l’achat d’un note-book d’occasion pour 220 € chez le quincaillier kabyle du coin de la rue dans le 20ème arrondissement de Paris.

Le précédent utilisateur de cette machine a laissé dessus toutes les informations le concernant. La trentaine, d’origine marocaine, il n’utilisait son ordinateur que pour copier des musiques de chez lui sur le Net, regarder des vidéos au format DVD avec tous les outils de dézonage possibles. Ecouter une radio du Maghreb et... c’est tout !

Ce qui est vraiment très peu vu les immenses possibilités de ce portable évolué et récent ! Inutilisés le traitement de texte, les feuilles de calculs, Outlook, les configurations de Windows... Est-ce que le mot Word, à défaut d’Open Office, évoquait seulement quelque chose pour lui ? Est installé Microsoft Office complet avec de quoi créer des sites Web, des animations, des bases de données... Windows XP Pro, anti virus, Néro le graveur de CD... sont installés et dûment enregistré.

Personne, lors de son achat, n’a dû lui présenter l’auto formation interactive audio de Windows vraiment adaptée, même à un enfant ou au premier paresseux venu. Ni lui expliquer ce qu’étaient les options multilangues qui permettent d’écrire et de lire dans le langage de son pays d’origine (depuis le Thaï Kedmanee... au Mandarin).

Il a dû payer ce matériel dans les 1500 - 2000 € l’an passé ce qui représente un budget non négligeable pour un particulier. Probablement dans un super marché ou chez un discounteur offrant un service déplorable. Certainement contraint par des difficultés financières, il s’est résolu à le brader. Ne trouvant pas en cet objet, l’enrichissement qu’il en espérait. Personnellement, j’ai réalisé une excellente affaire sans même avoir eut besoin de négocier le prix. Mais j’aurais préféré que ce soit sur le dos d’une multinationale ou d’une compagnie d’assurance.

Devant passer des certifications Microsoft dans le cadre d’une reconversion, j’ai sur ce portable à peu près tous les outils qu’il me faut pour m’entraîner. Installer les systèmes d’exploitation localement ou à distance grâce à Sysprep, RIS... Créer des groupes de travail, des domaines avec stratégies GPO grâce à GPEDIT, aux consoles MMC... Sécuriser les PC grâce à EFS, WebDAV, IPSec... Donner des autorisations d’accès, de partage des ressources, des documents avec les permissions NTFS, VPN serveur/client. Gérer un réseau de PC filaire ou Wifi 802.11/g, l’auditer, le contrôler avec WMI, IIS, MSInfo, GpResult...

Bon, j’arrête là ! Je pense que vous en avez assez. C’était juste pour présenter tout ce que vous avez sur votre ordinateur et que 80% des utilisateurs ignorent. Parce que c’est avant tout un outil technique à défaut d’être un objet de loisir ou de promotion sociale. Qu’est-ce que l’on en a à faire, me direz-vous !

Eh bien voilà la pierre d’achoppement ! Cette différence entre l’extraordinaire richesse de ces machines (il y en a d’autres encore plus sophistiquées). Et la pauvreté de leur commercialisation qui va rebuter ce type de matériel au rang de vulgaire électroménager. De « super télé » à copier des films afin de faire oublier que l’ordinateur est avant tout un outil de communication populaire et libre.

Ce mouvement marketing, qui en arrange plus d’un dans les hautes instances nous gouvernant est, maintenant, en vitesse de croisière. Je viens de voir une promotion pour un réchauffe tasse à café branchable sur une prise USB de l’unité centrale ! Quel appauvrissement lamentable de l’image de ce précieux outil ! La faute à qui ? Faut-il l’écrire ? Cette distribution de masse n’est pas adaptée à l’utilisateur ! La campagne publicitaire de Leclerc à ce sujet l’atteste. C’est une fabrication d’exclusion.

Ce phénomène s’accentue de mois en mois et d’années en années. Et, à Cinquante ans, j’ai suffisamment de recul pour en parler, ayant vendu mon premier ordinateur en mai 1983 (un Lomac Adam III, 2 postes, disque dur 20 Mo, Ram 128 Ko pour près de 25 000€)(non, non, jeunes gens, il n’y a pas d’erreurs, je ne me trompe pas d’unités et vous avez bien lu Mo et Ko). Les IBM PC AT se vendaient 10 000€, 3 ans plus tard. Il y avait des délais pour s’en procurer et l’on ne faisait pas grand chose avec.

Par contre, l’on formait les utilisateurs avec sérieux et empressement. Principalement à attendre devant leur écran que les quelques fragiles solutions bureautiques de l’époque, réagissent. Qui se souvient de Multiplan, Lotus 123, Textor, un traitement de texte français ? Nous prenions tous des mines de circonstance en costar 3 pièces et cravate pour remplir cette mission fondamentale dont nous étions investis. Aujourd’hui, les vendeurs en Jeans abhorrent un sourire... commercial pour ne pas dire carnassier. Leur désinvolture doit se fondre avec l’image que l’on a créée de cette activité. Ils ont été dressés de la sorte pour n’assurer qu’une distribution appauvrie de bas étage. Est-ce un avantage pour la masse des gens simples ? Que nenni !

Depuis quelques années, l’on nous parle du fossé qui se creuse entre ceux qui accèdent à l’informatique, au réseau mondial, et ceux qui ne le peuvent pas. On calque ce phénomène sur l’hégémonie entre pays riches et pays pauvres. C’est vrai qu’en Haïti, au Niger ou au Myanmar démocratique, le principal soucis des populations n’est pas de consulter les derniers écarts de cotation à Wall street sur Microsoft Money 2005. D’obtenir des nouvelles de Florence Aubenas ou la date de sortie du très attendu Longhorn en version 64 bits ! Ou, tout bonnement, imprimer une belle lettre pour demander des subventions à ceux qui ont de l’argent.

Encore, pourraient-elles mieux faire connaître leur détresse avec ces outils et la dérision (pour nous) de leurs énormes besoins. Les weblogs comme Oulala pourraient leur être très utiles, voir indispensables. Qui, par exemple, a entendu parler du prêtre de cette mission isolée en Amazonie qui recueille et cache les innombrables paysans poursuivit par les sicarios des rancheros brésiliens qui les abattent ? Savez-vous que votre budget mensuel consacré aux journaux, suffit à faire vivre une famille centrafricaine pendant des mois pour palier à une mauvaise récolte.

Cela reste le domaine des gens riches et cultivés que de faire connaître la misère du monde. Ou qui, parfois, nous côtoie ! De ce fait, elle est dénaturée et n’a pas la même « odeur » que celle de ceux qui la vivent quotidiennement dans nos rues. Combien de bénéficiaires d’Emaus osent demander un petit quelque chose sur Internet malgré qu’ils disposent gratuitement de quelques PC connectés rue Bichat dans le 10ème ?

Donc, le fameux fossé ne se limite pas aux frontières comme il serait confortable de le penser ! Cet écart est présent autour de nous et a tous les niveaux. J’ai, par exemple, connu le dirigeant d’origine bourguignonne, d’un cyber café qui ne savait pas que les fichiers, créés sur un poste étaient accessibles par les autres au sein de son réseau. Un jour, il y a 2 ans, un de ses clients tout à fait bien éduqué, qui avait l’habitude de travailler sur l’un de ses PC, voit celui-ci monopolisé par un jeune homme qui chargeait laborieusement de la musique copiée sur le Web. Impossible d’abandonner sa tâche sous peine de tout perdre. L’autre s’impatiente, le patron en question temporise diplomatiquement. Et avant qu’ils n’en viennent tous aux mains, j’ai dû leur faire la démonstration que le client impatient pouvait s’installer devant un autre poste et travailler normalement sur ses fichiers stockés sur le PC occupé par le « mélomane » radin. Ce fut la révélation pour toutes ces personnes ! Cela me parait basique, peut être pas à vous. Mais une simple histoire de maîtrise de son outil a failli se terminer à la gendarmerie. Le savoir n’est pas toujours là où on le suppose !

Même la mise à disposition gratuite de PC dans les bibliothèques n’y fait rien. Surtout quand la bibliothécaire âgée de cinquante ans refuse d’informatiser sa collection de livres parce qu’elle a peur. Ces postes connectés à Internet ne sont utilisés épisodiquement que par ceux qui détiennent le savoir. Qui osent entrer dans ces établissements officiels et feutrés où ils seront observés et jugés ? C’est loin d’être une majorité malgré les visites quotidiennes des classes enfantines organisées par l’Education Nationale.

La discrimination se fait avant tout par le savoir. La différenciation simpliste selon le fascié ouvre ou ferme beaucoup de portes d’accès à la connaissance.

J’imagine ainsi l’état d’esprit du vendeur de ce portable d’où je vous écris. Face à ce jeune maghrébin, : « qu’est-ce qu’il en à faire de savoir utiliser son PC cet arabe ! » Il faut vendre à tout prix, faire du chiffre d’affaires, toucher des commissions. Tant pis si l’acheteur d’une voiture ne sait pas qu’il y a 5 vitesses sur son nouveau véhicule. Il n’ira jamais sur l’autoroute et restera en 1ère sur son petit chemin de campagne. Pendant ce temps là, le parc de PC s’étoffe de semaines en semaines pour alimenter l’autosatisfaction de nos « Sarkozy ». Et l’on essayera de nous faire croire que l’ignorance recul, que le fossé se comble...

Pas du tout, il s’aggrave ! Et sans qu’il ne soit mesuré !

Ne pas faire l’effort d’apprendre, de visiter, de prendre en main tous ces outils informatiques mis à notre disposition, c’est accepter la dépendance ! Une forme moderne et sournoise d’esclavage qui ne fait que s’accentuer.

Certes, c’est parfois bien difficile quand on ne maîtrise pas la langue, que l’on est harassé de travail ou que les années nous pèsent. Mais il y a toujours quelque part, quelqu’un qui sera prêt à nous aider. Il suffit d’oser le demander et de sortir de sa forteresse mentale pour dire « je ne sais pas ». Pas facile non plus, après tant d’années de xénophobie subie par tant de gens et maintenant intégrés en eux.

Mais, adeptes du copy-left que nous sommes dans ce journal, faisons passer ce message autour de nous ! C’est un devoir qui nous incombe à nous autres qui savons un peu. Ce n’est que comme cela que nous avancerons tous !

Voilà, Saadi, ce que je voulais dire au sujet de TON portable. J’ai honte. Si tu te reconnais, je suis prêt à prendre le temps qu’il faudra pour t’expliquer comment cela fonctionne.

Merci.


 
 
 
Forum lié à cet article

5 commentaires
  • > Fabrication d’exclusions 2 septembre 2005 00:01, par Papa Tango

    De louables inititaives contribuent à partager sur le net les micro-expertises sur le cybermonde...
    perfect..
    Reste le paradigme fondamental..

    peer à(to) pair..
    On reste entre technos-élites.
    ou
    pear à pear..
    monde du bizness, ou la poire blette croise la future poire.

    pier à pier...
    De Goa au Brésil, vers les caraibes ou les cotes de Virginie.

    Valeur ajoutée entre l’embarquement en Afrique de l’ouest et débarquement sur la cote en face..

    La distance est abolie, l’immatériel est la valeur refuge.

    Warning..
    On vient de mettre en vente les autoroutes pour nos chères bagnoles...

    Symbole..

    Easy rider..

    New-Orleans.
    Flooded par le cyclone..

    Trop de débit tue le débit..

    ..../....

    Papa va dodo..

    oui, je sais..

    good night..

  • > Fabrication d’exclusions 2 septembre 2005 20:05, par Le Rouget de Lilles

    J’apprécie cette réflexion !
    Tout un style, une ambiance...
    Mais quoi d’autre, sinon...
    Merci

  • > Fabrication d’exclusions 3 septembre 2005 20:49, par Papa Tango

    Goa est beau..
    Je voulais dire Gorée..
    Un peu court.

    Quoi d’autre, de plus.
    C’est vrai.

    Juste un anniversaire..

    Sur les urgences de la rentrée.
    Le cyclone annonçé a frappé...

    Bush-usa a montré sa sale tronche : seuil de pauvreté = cote d’innondation = taux de mélanine dans le sang.

    Triste à pleurer.

    Question de proportion : j’ai accroché un ’chou-chou’ noir sur mon portail flambant neuf, le jour de l’hommage aux crashés de MTQ.

    Votre article stigmatise le gaspillage techno des outils sous utilisés.

    Que de gachis dans notre cerveau.

    Bon retour ou vous serez heureux.

    al

  • > Fabrication d’exclusions 4 septembre 2005 19:53, par Eric Tonnair

    Votre article laisse supposer qu’une certaine catégorie de personne sur le territoire français, toujours la même, est à la traîne et ne tire pas tout ce que l’on peut tirer d’Internet.

    Je ne crois pas qu’informer de la misère des autres ne soit qu’une affaire de gens riches ET cultivés.

  • > Fabrication d’exclusions 5 septembre 2005 14:03, par Le Rouget de Lille

    Non Monsieur Tonnair,

    Mon article ne laisse pas supposer ce que vous pensez !

    Je sais, et j’ai vu, qu’il y a beaucoup, et peut-être plus, de personnes, non implantées en France depuis longtemps, plus habiles dans le maniement de l’informatique que les Français eux-mêmes !

    D’ailleurs, où est la grosse partie des services de dévellopement d’une firme comme Microsoft ? Où est localisé le service "hot-line" de DELL ?

    Et mon exemple de ce dirigeant bourguignon d’un cyber café est là pour vous démentir !

    Non, ce que je veux mettre en évidence dans cette article est que quelle que soit leurs diplômes, leurs compétences... il y aura toujours sur ce territoire des catégories de personnes qui devront faire plus d’efforts que les natifs de longues date pour... être Français à part entière.

    Ce n’est pas nouveau, malheureusement. C’est très regrettable. Surtout quand je vois QUI travaille le soir tard, le dimanche, les jours de fête... pour maintenir une activité dans un quartier, ou un pays !

    A vous relire !

 
 
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