George Steiner, les 60 ans d’Israël et le Salon du livre de Paris

Puisque le président israélien est à Paris, qu’il inaugure ce jeudi 13 mars 2008 le Salon du livre - cela pour fêter les 60 ans de la création de cet état - voyons donc ce que le plus érudit des Juifs pense de ce pays et de son avenir ...

L’un des livres les plus aboutis de George Steiner - avec Réelles présences - est bien Errata, écrit en anglais en 1997, (prix Aujourd’hui 1998) dans lequel il analyse le Vingtième Siècle comme personne en dix chapitres. Ainsi, il déroule le sens de ses quêtes avec mille précautions mais l’herméneute fait homme ne mâche pas pour autant ses mots.

Ce philosophe du langage, né en 1929 à Paris (car son père, autrichien, a très vite senti le vent mauvais souffler sur l’Europe centrale bien avant tout le monde), et qui a reçu une éducation française et anglo-saxonne, fut enseignant à Princeton, puis Cambridge, New York et Yale. Dès 1974 il s’installe à Genève comme professeur de littérature anglaise et de littérature comparée près l’université. Infatigable voyageur, il sera aussi chargé de conférences à Londres et Glasgow et professeur honoraire à Cambridge ...
Mondialement reconnu pour sa connaissance et son sens de la mesure dans l’approche théologique, culturelle et sociale des mondes en présence, il sait mieux que quiconque briser les tabous et prêche pour une meilleure harmonie entre les hommes. Mais pour cela, il convient d’abord de délimiter correctement le cadre de notre étude.

A propos de la question juive -
"Bien sûr que oui, il y a une question juive. Seul pourrait le nier un investissement niais, ou auto-illusoire dans la normalité. La carte politique, la pléthore de legs ethnico-historiques, le patchwork des sociétés, des confessions, des identifications ethniques à travers notre globe grouille de conflits irrésolus, d’inimitiés religieuses et raciales, de prétentions non négociables à un passé légitimant, à des territoires sacrés. La condition juive n’en diffère pas moins. De façon irréductible, exaspérante, elle incarne ce que la physique moderne nomme une « singularité », une construction ou un événement hors normes, jouissant d’un privilège d’extra-territorialité par rapport à la probabilité et aux découvertes de la raison commune. Le judaïsme pulse et rayonne d’énergie comme quelque trou noir dans la galaxie de l’histoire. Ses paramètres sont ceux de « l’étrangeté » - autre notion clé de la physique théorique et de la cosmologie actuelles."
(p. 83-84)

"Les Juifs existent : en Israël et dans la Disapora. On écrit, on parle, on rêve en hébreu ; la langue s’adapte à la physique nucléaire. Après deux millénaires de persécution systématique et irrégulière, d’éparpillement dans l’exil, de suffocation dans le ghetto, après l’Holocauste. Les Juifs s’obstinent à exister contra la norme et la logique de l’Histoire, qui, même en exceptant le génocide, sont celles de la fusion, de l’assimilation, du mélange et de l’effacement progressifs de l’identité originelle. Ils existent contra les diktats et les mesures voraces des tyrannies, des confessions hostiles, des mouvements de masse comme les populaces sanguinaires de la chrétienté médiévale ou les pogroms d’Europe orientale en Russie. [...] Malgré l’ostracisme, la condition de paria, le massacre et l’abomination des chambres à gaz, peut-être fatidique - à cause de leur source théologique dans certains principes fondateurs du christianisme, dans l’exorcisme de Judas. Malgré la tentation de « passer » inaperçu dans la modernité libérale, de refluer dans la normalité et l’amnésie. Pourquoi ? (p. 84-85)

"D’un point de vue ethnique, les Juifs sont, comme tout le monde, une population mélangée. Peut-être un brin moins mêlée et, bio-socialement, plus distincte que maintes autres congères communautaires (la « race » existe-t-elle en quelque sens vérifiable que ce soit ?), mais néanmoins hybride. La longue histoire des Juifs comme, par exemple, celle des Chinois résultent d’une interaction particulière d’isolement et de contraintes extérieures. Il ne s’agit pas de quelque mysterium ontologico-théologique. " (p. 87)

"La survie du Juif valait-elle ce coût effarant ? Au bilan des humaines miséricordes, n’aurait-il pas mieux valu qu’il refluât dans l’assimilation et les mers communes ? Ce ne sont pas seulement les horreurs de notre siècle, de la persécution hitléro-stalinienne et du meurtre en masse des Juifs qui imposent cette question. [...] C’est l’agrégat de souffrances depuis, mettons, la destruction de Jérusalem et du second Temple en l’an 70 de notre ère." (p. 88)

A propos du Moyen-Orient -
"Las, je ne puis me sentir partie prenante d’un contrat avec Abraham. Ainsi, je ne suis point propriétaire au Moyen-Orient, ni nulle part ailleurs, d’un arpent tenu en propriété, libre et perpétuelle, avec le divin contreseing. Mouvement politique laïque, la faille logique du sionisme est d’invoquer une mystique théologico-scripturale à laquelle il ne saurait, en toute vérité, souscrire. L’énigme, la singularité de la survie du Juif après la Shoah ne m’en persuade pas moins d’une finalité. Israël est un miracle indispensable. Son événement, sa persistance dans des conditions militaires et géopolitiques hostiles, ses réalisations civiques défient l’espérance raisonnée. Avec une paradoxale satisfaction, il aspire aujourd’hui à la normalité, à son lot de criminalité, de corruption, de médiocrité politique et de vulgarité quotidiennes qui sont partout la marque des nations et des sociétés. Au pays où tempêtait Jérémie, se dressent des bars topless.
C’est précisément là que je regimbe. D’une manière ou d’une autre, il serait, je crois, scandaleux (mot de provenance théologique) que les millénaires de la révélation, d’appels à la souffrance, que l’agonie d’Abraham et d’Isaac, du mont Moriyya à Auschwitz, aient pour dernière conséquence l’instauration d’un Etat-nation, armé jusqu’aux dents, d’un pays livré à la Bourse et aux mafiosi, comme toutes les autres terres. Pour le Juif, la « normalité » en serait qu’une autre forme de disparition. L’énigme, peut-être la folie de la survie devrait avoir une vocation plus haute. Une vocation dont l’exil est partie intégrante.
" (p. 92-93)

A propos de l’exil et du sens même d’être Juif -
"Il se peut que le Juif de la Diaspora survive pour devenir un hôte - encore si terriblement mal accueilli à maintes portes closes. Peut-être l’intrusion est-elle notre vocation, de manière à suggérer à tous nos semblables, hommes et femmes, que tous les êtres humains doivent apprendre à vivre comme des « hôtes mutuels de al vie ». Il n’est pas de société, de région, de ville ou de village qui ne mérite d’être amélioré. De même, il n’en est point qui ne mérite d’être déserté quand l’injustice ou la barbarie triomphent. La morale doit toujours tenir ses sacs prêts. Tel a été le précepte universaliste des prophètes, d’Esaïe, du Deutéro-Esaïe et de Jérémie dans leur vieille querelle avec les rois et les prêtres de la nation figée, de l’Etat-forteresse. Aujourd’hui, cette polémique est à la racine des tensions entre Israël et la Diaspora. Bien que la pensée doive en être imprononçable, comme le nom rituel de Dieu, la vérité plus haute est que le judaïsme survivrait à la ruine d’Israël. Il survivrait si son « élection » est bien celle de l’errance, de l’enseignement de l’accueil parmi les hommes, sans quoi nous nous éteindrons sur cette planète mineure." (p. 96)

Ainsi donc, c’est dit. Rien ne s’opposerait à la continuité du peuple juif, à sa survie, si l’Israël actuelle devait revoir sa copie. En clair, George Steiner nous démontre que le concept d’état "ethniquement et religieusement" pur, c’est-à-dire uniquement juif, comme le préconise les fondamentalistes, est une hérésie pure et simple ; et que l’idée d’un état binational ne mettrait pas la question juive en péril, bien au contraire ... Puisque les Juifs, comme les autres, s’enrichiraient dans la mixité, et non dans l’ostracisme ...

Si vous aussi vous penchez pour un autre Israël, ou tout simplement vous cherchez à mieux comprendre les tenants et les aboutissants de ces 60 ans de malheur en terre d’Orient, venez nous rejoindre ce dimanche 16 mars dès 18h30 à Reid Hall (4 rue de Chevreuse, Paris, 6e).
La fabrique éditions et la revue De l’Autre Côté vous invitent à une soirée-débat sur le thème

Israël / Palestine
Entre le Jourdain et la mer :
Deux états ? Un état ?

Ce débat animé par Denis Sieffert, directeur de la rédaction de Politis, verra la participation de Amira Hass (journaliste à Haaretz), Yael Lerer (directeur des éditions Andalus / Tel Aviv), Eyal Sivan (réalisateur), Michel Warschawski (président de l’Alternative Information Center / Jérusalem-Ramallah), Eyal Weizman (architecte, professeur au Goldsmiths College de Londres) et Jamal Zahalka (député à la Knesset, secrétaire général du parti Balad).

Au Salon du livre de Paris, La fabrique est au stand F35.


 
 
 
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