L’espoir renaît en Europe

Le référendum sur le Traité de Lisbonne en Irlande, obligatoire dans l’île alors qu’il a été littéralement « interdit » - c’est le mot qui convient - pour tous les autres peuples européens, donne un résultat sans appel. C’est « non » !

Il en résulte une première conséquence. Dès lors qu’il s’agit d’un traité international celui-ci supposait l’adhésion de tous les pays signataires pour être mis en œuvre. Ce funeste traité n’existe donc plus. Il est mort. Il n’a plus d’existence juridique. Il est « éteint », selon les termes mêmes de la Convention de Vienne relative aux traités, convention qui s’impose de manière impérative à tous.

Pourtant, alors que la démocratie a clairement parlé sur le sol irlandais, des dirigeants européens, qui n’ont cure du peuple et qui n’ont rien appris des « non » français et hollandais, imaginent déjà des scénarii divers pour passer en force, coûte que coûte et imposer ce traité qui n’est plus.

Il est vrai que le Traité de Lisbonne était, en lui-même, un passage en force puisqu’il n’était ni « simplifié » par rapport au projet de Constitution européenne pas plus qu’il n’était « nouveau ». C’était, selon Giscard d’Estaing soi-même, en son auguste personne, la même chose.

Ce Traité de Lisbonne, enfant non légitime de Sarkozy, était tout sauf respectueux du suffrage universel. Mais les tenants du « marché libre et non faussé » avaient bigrement faim et n’en tenaient plus de voir deux peuples s’opposer à leurs intérêts colossaux. Quelle audace insupportable que de leur dire « non » ! Ils ne sont pas habitués à être contredits, ces gens-là. Et vint ainsi le Traité de Lisbonne qui était au Traité constitutionnel ce que le pain était à la brioche pour Marie-Antoinette...

Et ils continuent aujourd’hui après le « non » irlandais qui bouscule les plans des dirigeants européens à leur service. On parle « d’arrangements juridiques ». On veut refaire aux irlandais le coup qu’on leur a déjà fait en 2001 quand ils avaient rejeté le Traité de Nice : un petit paragraphe « spécial Irlande » avait alors été rajouté et le tour avait été joué. Pour passer outre la démocratie ils ne sont jamais à court d’idées, ces gens-là...

Il est donc une première exigence à faire valoir : celle consistant à faire entériner l’acte de décès de feu le Traité de Lisbonne et de stopper toutes les autres procédures de ratification prévues. Au reste, un seul mot changerait dans ce traité qu’il faudrait recommencer celles déjà réalisées. Elles l’ont été, par voie parlementaire, sur la base d’un texte qui ne serait plus le même s’il devait être amendé.

Il résulterait de cet « arrangement » envisagé que celle nouvelle ratification posée en France devrait faire prévaloir la voie référendaire puisque la voie parlementaire a encore une fois montré toutes ses limites. Une nouvelle bataille s’ouvre pour l’Europe. Une bataille démocratique.

Car il est un point qui ne peut manquer de faire réfléchir : il est temps de prendre conscience qu’on ne peut pas construire l’Europe de la manière actuelle, c’est-à-dire hors les peuples et contre eux. C’est un point majeur sur lequel personne ne peut plus faire l’impasse désormais. Il ne suffit pas d’affirmer qu’on est « pour » l’Europe pour que cela soit vrai. Il faut nécessairement, pour que l’Union européenne ne soit pas rejetée - et nous tenons au projet de construction européenne -, qu’elle dispose et soit légitimée de l’adhésion des peuples.

Ne sont aujourd’hui des européens authentiques que ceux qui professent, comme nous le faisons, cette conception populaire et démocratique de la construction européenne. Et jouent absolument contre l’Europe ceux qui veulent s’en dispenser. Ceux-là, qui ont toujours le mot « Europe » à la bouche et qui taxent volontiers d’anti-européens toutes celles et ceux qui ne sont pas de leur avis, sont en vérité fondamentalement des « anti-européens ». A les suivre c’est l’idée même d’Europe qui serait mise en cause jusqu’à imploser de ne pas respecter les intérêts populaires et les tenir dans le carcan libéral et l’alignement sur Washington.

Il n’y a pas de chemin plus court ou plus rapide pour construire l’Europe que celui de l’adhésion populaire. Cela seul permettra du solide. Les nations qui composent l’Union sont diverses mais aussi anciennes. « La vieille Europe », comme il a été dit, ce n’est pas le « nouveau continent ». Les traditions de vie et de culture mais aussi de luttes y sont vivantes. L’Europe ne peut pas être le « papier collé » des Etats-Unis. Elle doit avoir son identité et affirmer sa visée propre en interne comme en externe. Elle doit apporter lumière et référence à la civilisation mondiale qui en a bien besoin.

L’Europe ne peut être que celle des peuples ou bien elle ne sera pas. La « Constituante » elle est-là, dans un processus populaire, sinon, les choses étant ce qu’elles sont, on aura bis repetita...

C’est pourquoi, et c’est un second point majeur, le « non » irlandais raisonne en nous comme un « Hymne à la joie ». Car la question est ainsi de nouveau posée : quelle Europe et comment ? Et vient du même coup avec plus de force encore l’idée qu’il y a bien un « plan B » à cette Europe des marchands et des financiers. Une alternative. Ce « plan B » qu’il faut mettre en œuvre maintenant s’appelle tout simplement : démocratie et adhésion populaire !

Contrairement aux propos haineux entendus contre le peuple irlandais, les raisons du succès du « non » sont certes multiples mais aussi dominées par la question sociale. Plus les quartiers qui votaient étaient populaires et plus le « non » l’a emporté. Cela a un sens. Le même que celui qui s’est emparé du « non » de gauche en France.

Il est temps de repenser l’Europe comme espace pertinent de progrès social dans la mondialisation libérale qui jette les peuples les uns contre les autres. Et qui les tirent vers le bas. Quand on sait qu’en 25 ans la part des salaires dans le PIB européen a reculé de 9% au profit du capital, il y a bien de l’espace pour cela et non pas seulement des marges.

Il est temps de mettre l’économie au service des peuples et non l’inverse, en desserrant l’étau de la Banque centrale européenne sur l’économie et en sortant du dogme de la libéralisation de tous les services publics.

Il est temps de repenser l’Europe comme espace de paix et de solidarité internationale et non plus comme un lieu où s’accumulent les armements en état de dépendance atlantique mais aussi les mauvais coups contre les peuples du Sud ainsi que révélés tragiquement avec les terribles émeutes de la faim.

Il est temps, plus que temps, que la démocratie supplante l’économique et le technocratique envahissant. La participation effective des parlements européen et nationaux mais aussi des peuples reste à bâtir. 27 personnes et une kyrielle de technocrates irresponsables à leurs côtés ne peuvent décider seuls de la vie de 450 millions d’habitants.

Bref, après le « non » irlandais une idée neuve de l‘Europe doit s’affirmer qui permette que le peuple européen mais aussi le monde perçoivent enfin que le bonheur existe et qu’il est possible aujourd’hui ! L’Europe tombe des mains de ceux qui la dirigent. Ils sont dépassés. Aux progressistes et aux démocrates européens de prendre désormais leur relais !

La présidence française qui commencera le 1er juillet sera une présidence doublement affaiblie : à cause de ce « non » irlandais et à cause du fait que l’instigateur principal de feu le Traité de Lisbonne n’est autre que le président français qui triomphait hautement et modestement hier. Il est maintenant au pied du mur ce bonimenteur. D’un mur démocratique que ne peut plus dissimuler aucun tour de passe-passe de Monsieur Sarkozy, l’homme qui a fait que l’Europe est désormais en convulsion grave. Pauvre image de France qui ne mérite certainement pas cela...

Jean-Claude Lefort
Député honoraire
Ivry, le 15 juin 2008


 
 
 
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2 commentaires
  • > L’espoir renaît en Europe 20 juin 2008 11:15, par Serge Portejoie

    Selon les dirigeants européens et quelques euro béats, moins de 1% de la population de l’UE bloquerait les 99% restants par une décision égoïste… En vérité, le vrai scandale est que seul le peuple irlandais ait eu la faculté de voter, les 490 millions d’autres citoyens d’Europe étant ostensiblement privés de référendum, par crainte d’un vote négatif !

    Maintenant fonder le Non des irlandais comme ceux avant eux des français est des hollandais comme l’expression du désir d’une autre Europe, la question n’a pas été posée. Cette persévérance dans le mythe d’une Europe sociale, démocratique, féministe, écologique bute, pour le moins, sur le rapport de force politique en Europe, sur l’Union Européenne et son fonctionnement. Elle relève d’une formule incantatoire repoussant à une date très lointaine l’amélioration sociale de la très grande majorité des personnes habitantes à l’intérieur de l’Union Européenne.

    Une Union Européenne (qui n’est pas l’Europe) avec une autre constitution à visage humain fait, tout simplement, diversion. En effet, elle laisse entendre que l’échelle supranationale est indépassable, qu’il vaut mieux une constitution que pas de constitution du tout. Ce faisant, cette manière de faire vient au secours d’une union désavouée par les peuples, au secours des technocrates de Bruxelles et du capitalisme lié à l’OTAN et à Washington.

    Contrairement à ce qu’affirment ses nombreux thuriféraires, les peuples n’aiment pas l’Europe car elle est pour eux synonyme d’asservissement et de régression. Le taux de participation aux élections européenne montre la confiance qu’ils ont dans cette structure. Que nous le voulions ou non, le national reste encore le cadre où les convergences des luttes sont le plus efficaces. Comme disait Gramsci, « le point de départ est toujours national ». Ce qui n’empêche pas d’être internationalisme évidemment, mais attention de ne pas confondre l’internationalisme avec la mondialisation qui est le cadre choisit par le capital pour accroître ses profits.

  • > L’espoir renaît en Europe 24 juin 2008 15:27, par Pascal de Lyon

    Entièrement d’accord pour dire qu’il ne faut pas confondre UE et Europe. Faire cette faute, c’est tomber dans le piège idéologique de la bourgeoisie capitaliste. Car l’UE, dès le départ, est une construction artificielle conçue par et pour le capitalisme lui permettant de lever les barrières à l’accumulation du capital et de casser les acquis de civilisation au nom de sa construction, objectif suprême que tout citoyen "bien constitué" devrait adopter (une position contraire ne pouvant venir que de "fascistes et de racistes" !).
    "L’Europe sociale" est évidemment un leurre, car comment ce "machin" construit pour nous piquer les derniers centimes au fond de notre poche pourrait avoir ne serait-ce qu’une connotation sociale ? D’ailleurs, dès le Traité de Rome, il est question de "concurrence non faussée" (Article 3, alinéa f).
    A l’évidence, la seule proposition révolutionnaire qui s’impose à nous est la sortie de l’UE. Si les "anti-libéraux" (dernier avatar réformiste) avaient analysé la signification de classe du vote de 2005 et son rejet de l’UE, peut-être que les scores aux présidentielles auraient pu avoir une autre teneur...

    Voir en ligne : Pour la sortie de l’UE

 
 
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