Professeur de philosophie et rappeur

Cornel West : L’audace de la critique

par Jorge Majfud
Lincoln University
Traduit par Esteban G., révisé par Fausto Giudice

Avec son style caractéristique d’Afro sans blanchir, Cornel West, l’auteur de Race Matters (1993), soulève les foules partout où il passe. Il n’a pas de perruque et ne se lisse pas les cheveux. Il a gardé un physique svelte. C’est un provocateur de l’envergure de Noam Chomsky mais quand il parle il déborde d’énergie physique : c’est un tonnerre qui parle avec tout son corps. Il a l’habitude de s’habiller d’un austère costume noir qu’il garni derrière le col d’un insigne qui marque une conclusion sous forme de question.

Contrairement à Noam Chomsky, West unit le rythme et la passion prosélyte du berger nord-américain avec la protestation aiguë du militant. Il est ce que l’on appelle un « professeur étoile », un genre presque inconnu en Amérique latine et qui dans les classes populeuses universitaires d’Europe et des USA il fait de l’ombre aux étoiles d’Hollywood ou de la NBA. Frantz Fanon a été un autre philosophe noir qui a laissé une trace indélébile dans la pensée de la seconde moitié du XXe siècle, reconnu par Jean-Paul Sartre et pratiqué par Ernesto Che Guevara et Paulo Freire en Amérique latine. Mais le psychiatre caribéen-algérien, auteur de l’essai post colonialiste, écrit trop tôt, Peau noire, masques blancs (1952) n’a pas reçu de son vivant la considération que l’académie américaine lui reconnaît aujourd’hui, mais plutôt persécution, discrédit et, par moments, un oubli injuste. Quand ce n’était pas la moquerie propagandiste de la droite latino-américaine.

Comme Friedrich Nietzsche, Cornel West est professeur et philosophe de combat. Comme Nietzsche, il combine avec ses intérêts et ses convictions la pensée et la musique. Mais West est un rebelle chrétien. Si avec Nietzsche la parole est le pouvoir, avec West elle est justice, « la forme que prend l’amour en public ». Loin de la définition nietzschéenne du christianisme traditionnel et loin également de la théologie d’humiliation de tradition européenne, avec West le christianisme reprend les valeurs qu’il a dû avoir avant Constantin 1er. [1]

Dans son dernier livre, Hope On à Tightrope (l’espoir dans la corde détendue), West revient à un style peu académique. Mais ce style de lecture facile, élégante, plus proche de Kahlil Gibran que d’Edward Said, sans concept compliqué, a la vertu de la communication populaire. Il n’y a presque pas de personnage historique qui ne soit pas facilement reconnu par des lecteurs non spécialisés. Parmi ses pages, Napoléon et tant d’autres cessent d’être des grands sans le critère militaire qui a écrit l’histoire pour les textes de l’éducation primaire. « L’occident cite Churchill comme un grand - note West-. Il croyait que les noirs étaient des sous-hommes. Il était avec Mussolini. Il a été grand en résistant aux nazis pour l’empire britannique. Je peux lui reconnaître. […] Mais n’allez pas penser que seulement parce que sa souffrance est au centre de sa discussion que c’est pour çà que l’on peut passer outre la mienne » (167).

Son profil de chrétien rendu en intellectuel critique et radical se résume dans la phrase qui nous rappelle, littéralement Che Guevara mais sans Dieu : « Toute résistance à l’injustice, qu’elle soit aux Etats-Unis, en Egypte, à Cuba, en Arabie Saoudite, est une activité dirigée par Dieu, parce que l’indignation contre le traitement cruel de tout groupe de personnes est un écho de la voix divine pour tous ceux parmi nous qui considérons la croix avec sérieux » (169). Puis : « MLK [Martin Luther King] l’a clairement énoncé quand il a dit que le massacre criminel des Vietnamiens, et spécialement les enfants, est un signe de la brutalité américaine » (169). Trois jours avant son assassinat, MLK avait préparé un discours appelé « Pour quoi l’Amérique pourrait aller en enfer » (170). Mais l’absence de mémoire historique est un instrument de grande utilité. « En 1969 les Panthères Noires avaient l’habitude de lire en public quelques fragments de la déclaration d’indépendance. Et cela dérangeait les gens. Moi, j’ai écouté Huey Newton lire ceci quand il est sorti de prison. Les gens disaient, ‘Quelle doctrine révolutionnaire est-il en train de nous lire maintenant ?’ C’était la Déclaration d’Indépendance de Jefferson » (173).

En se référant au jazz, au blues et au hip-hop comme formes d’expressions, qui servaient d’issue et de revendication aux classes noires opprimées, aujourd’hui adoptés mondialement, West comprend que « aucune autre classe sociale aux USA ne peut se considérer créatrice de la plus importante force culturelle de la planète » (179). Ce qui est erroné si nous considérons que, Hollywood précisément et d’autres industries culturelles, conçues pour renforcer la suprématie qui est critiquée, la suprématie impériale, a été de fait la force culturelle la plus importante du monde, créé par la classe dominante nord-américaine.

En ce qui concerne les Amériques du Sud, West rappelle comment « les USA sont intervenus militairement en Amérique latine plus de cent fois durant les 162 dernières années. C’est très difficile pour un gouvernement de combattre contre le terrorisme avec la démocratie, alors qu’il a institutionnalisé des politiques militaristes qui ont souvent soutenu des régimes antidémocratiques quand ce n’est qu’il n’a pas hésité à renverser des régimes démocratiques. La ‘sécurité nationale’ est devenue plus qu’un terme élastique. Maintenant ils justifient l’agression impériale étasunienne, les invasions préventives et les guerres au nom de la démocratie. Mais la tyrannie ne peut être élevée au rang de la démocratie » (179).

D’autres aphorismes brefs et simples, des annotations en marge accompagnent le dernier livre de West qui fait allusion au titre et au slogan le plus connu d’un des amis de l’auteur, le président Barack Obama (The Audacity of Hope, 2006/L’audace de l’espoir). Mais lorsqu’il parle, West n’est pas condescendant avec son « frère » Obama. Tout au contraire. Quelques jours avant, dans l’amphithéâtre de l’Université Lincoln, il a défini le problème d’une manière simple :« il ne faut pas regarder s’il y a un noir dans la coupole mais combien de noirs il y a encore au sous-sol. Peut-être les académiciens s’ennuient en lisant des phrases comme « seulement davantage de démocratie, peut améliorer la condition des victimes de la démocratie américaine ».

Mais le West à l’oral est bien plus persuasif que le West à l’écrit, ce qui est déjà beaucoup. Une fois, au cours d’une table ronde sur le 11 septembre, Bill Maher lui a demandé s’il croyait aux théories de la conspiration. West a répondu avec un style qui reflète son intelligence philosophe : « Non. Je sais que le monde est un endroit mystérieux. Je sais que des décisions sont prises généralement en secret. Mais je ne crois en aucune conspiration ».

Un étudiant lui a demandé pourquoi il enseignait dans l’élitiste Université Princeton, Cornel West a confirmé : nous pouvons tous faire quelque chose à partir de quelque lieu où l’on soit. Sans doute, cette voix est-elle davantage écoutée si elle vient de Princeton. Au moins pour les masses, la voix courageuse et lucide de Frantz Fanon est écoutée encore plus fort, étouffée pour un temps au milieu de la poudre d’Algérie, résonnant comme un susurrement parmi les étagères des pharaoniques bibliothèques nord-américaines.


Notes

[1] Constantin Ier, de son nom complet Flauius Valerius Aurelius Constantinus, né à Naissus (aujourd’hui Niš en Serbie) le 27 février 272, proclamé 34e empereur romain en 306 par les légions de Bretagne et mort le 22 mai 337 après 31 ans de règne, est une figure prépondérante du IVe siècle.
En rupture avec le règne de Dioclétien, il est le premier empereur romain à se convertir au christianisme ; non seulement il marque la fin d’une ère de persécution des chrétiens, mais il aide l’Église chrétienne à prendre son essor, en établissant la liberté de culte par le biais de l’édit de Milan, et en plaçant le divin au-dessus de son rôle d’Empereur jusque-là sacralisé. Il est considéré comme saint par l’Église orthodoxe, de même que sa mère Hélène.
Source : Wikipedia


 
P.S.

On peut écouter Cornel West rapper avec Clifton West et Mike Dailey ( Ils forment le groupe BLACK MEN WHO MEAN BUSINESS (BMWMB)) ici

Source : l’auteur Jorge Majfud est auteur associé de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article peut librement se reproduire à condition de respecter son intégrité et mentionner l’auteur et la source.

 
 
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