Dans la société française, 80% des gens normaux sont des malades mentaux.

Au secours !

Dans un article publié en dernière page du journal Le Monde du 30 mai 2010, l’écrivaine canadienne Nancy Huston rappelle que des scientifiques français ont renouvelé la célèbre expérience de Stanley Milgram de 1960, consistant à inciter des gens normaux, avec la caution d’une autorité scientifique, « à infliger à un inconnu des décharges électriques de plus en plus élevées ». Les résultats ne sont guère encourageants, puisque « le pourcentage d’obéissants augmente encore : sont prêts à torturer à mort un innocent, non plus les deux tiers, mais les quatre cinquièmes de nos semblables ».

On peut envisager cette expérience comme un test, destiné à mesurer l’intensité de cette déficience mentale notoire qu’on appelle « obéissance ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit. L’être humain est humain dans la mesure où il reconnaît les autres comme ses semblables, et ne leur fait jamais ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fasse. Montrer qu’on est capable du contraire apporte la preuve qu’on est un malade mental. Comme ce n’est pas à cause de l’hérédité (il n’y a pas de « race » méchante), c’est forcément une dégénérescence acquise. Et comme cela touche une très large majorité de gens, force est de conclure qu’il s’agit d’un fléau social.

Faire obéir autrui, c’est toujours nier son humanité. On fait obéir les animaux et les machines. Tandis qu’on explique aux autres humains ce qu’on voudrait qu’ils fassent. Car l’humain parle, et c’est sa raison qui le différencie des animaux. Agir comme si l’humain ne comprenait pas la parole, c’est le ramener au stade d’une poupée de son. On peut alors lui piquer des aiguilles dans le corps, sans ressentir aucune compassion.

Les imbéciles qui pensent que le Mal est intrinsèque à l’homme et s’évertuent de le combattre par la contrainte utilisent un remède pire que la maladie qu’ils prétendent guérir. Car c’est la contrainte qui rend méchant et l’obéissance qui fabrique les bourreaux. Autant dire que les gens dits « normaux », c’est-à-dire respectant des normes, en général sans en remettre jamais en question le bien fondé, sont de parfaits produits d’une pédagogie de la contrainte : plus ils seront « sages » et obéissants, plus ils seront susceptibles d’appuyer sur le bouton si une autorité « reconnue » leur dit de le faire.

Mais comment peuvent-ils être insensibles aux cris de douleur qu’il entendent ? Car l’expérience inclut un feed-back émotionnel dont on pourrait penser qu’il devrait inciter les sujets de l’expérience à refuser de poursuivre. Certes, ils se posent des questions, mais ils les adressent à l’autorité qui les chapeaute, comme de gentils élèves l’ont appris. Et la réponse rassurante des responsables leur suffit pour commettre des actes criminels. Ils sont des assassins parce qu’ils sont « normaux ».

On leur a dit : « qui aime bien châtie bien ». Alors que le simple bon sens suffit pour affirmer sans ambiguïté que : celui qui aime ne châtie pas. Ils ont entendu des phrases comme « si je te fais mal, c’est pour ton bien », ou bien « tu me remercieras plus tard ». La souffrance fait alors partie partie de leur conception du bien. Comme le dominicain masochiste qui inflige aux autres les pires supplices par amour de la souffrance qu’il s’inflige à lui-même en portant un cilice sous sa bure d’inquisiteur, ils ne saisissent plus la frontière entre le bien et le mal qu’on fait à autrui. Au contraire, ils sont adeptes de principes moraux définissant le Bien et le Mal comme de vastes catégories définies par des lois, sans relation avec les sentiments qu’on éprouve à agir de telle ou telle façon. La justice de l’État, les yeux cachés par un bandeau, s’exerce sans égard pour la personne humaine qu’elle acquitte ou condamne. Et ceux qui parlent en son nom sont des élèves bien obéissants, de bon et zélés serviteurs de raisons qui ne sont ni les leurs, ni celles des gens dont ils s’occupent. Ils sont d’ailleurs très fiers, en général, de cette absence d’humanité qu’ils travestissent sous une apparence de neutralité de la justice. Que feraient alors des gens normaux, si un juge leur donnait l’ordre d’appuyer sur le bouton des décharges électriques ? Combien oseraient refuser ?

Comme on le voit, l’ obéissance , cette déficience mentale, ne va pas sans l’autorité. Car on obéit toujours à quelqu’un. Si on le fait, c’est qu’on appris à lui reconnaître le droit de nous contraindre. Évidemment, si la contrainte est physique, comme un revolver dont le canon est appuyé sur la tempe, il est difficile de ne pas obéir. Mais ce n’est pas le cas dans la majeure partie des actes par lesquels les gens « normaux » reconnaissent à l’autorité le droit de leur faire faire quelque chose. Car chaque fois qu’une personne obéit, elle accorde à une autre le droit d’exercer son autorité. Ce n’est pas tant parce que l’adjudant leur ordonne de faire demi-tour que les soldats le font, c’est au contraire parce qu’ils le font que l’adjudant prouve qu’il a de l’autorité. Les soldats qui n’obéissent pas sapent l’autorité de celui qui les commande. Autant dire qu’un général qui n’est pas obéi n’est rien de plus, malgré ses galons, qu’un pantin qui gesticule. D’ailleurs, les tenants de l’autorité ont généralement la prudence de ne jamais donner des ordres dont ils savent qu’ils ne seront pas suivis. Car, même s’ils punissent les mutins, leur résistance a miné l’autorité.

L’apprentissage de l’obéissance est la principale raison de ce qu’on appelle en général l’éducation. Les circulaires de l’Éducation Nationale (autrefois plus justement appelée Instruction Publique) sont souvent très claires à cet égard. Puisqu’il faut une dizaine d’années de conditionnement répétitif pour arriver à fabriquer à partir d’enfants des adultes satisfaits d’être disciplinés, c’est évidemment que cette attitude n’est pas fondamentale à l’être humain. Ayant alors intériorisé, sous forme de « doubles messages » du genre « je te fais du mal pour te faire du bien », la souffrance individuelle comme bien public, il n’est pas étonnant que le bon élève soit virtuellement le pire des bourreaux. On sait que les prisons sont la meilleure école pour fabriquer des bandits, ainsi que des malades mentaux. Mais l’école, l’armée, les grands corps de l’État, le clergé, fonctionnent tous sur le même modèle où chacun est récompensé selon son obéissance à l’autorité. Il en va de même des bandes de malfrats, genre Mafia ou Services Secrets. Le sport, notamment d’équipe, est une autre école de cette violence exercée contre la liberté d’agir et de penser. Pas étonnant que l’école ou le foot soient des terrains où les pires violences se manifestent volontiers. Pas étonnant non plus à ce qu’un système fondé sur l’obéissance à l’autorité ait fait du foot et de l’école les lieux privilégiés du conditionnement social. Il faut ajouter à cela le rôle rempli par les médias, notamment les séries télévisées, dans le renforcement des mécanismes qui construisent cette maladie mentale : on y voit en effet très souvent des représentants de l’ordre justifier des actes de torture, physique ou mentale, pour obtenir des résultats en vue du « bien public » (par exemple, cette ignoble série intitulée 24 heures chrono, où un agent de l’État présenté comme sympathique justifie en permanence les pires des pressions sur des individus bien sûr présentés comme d’avance coupables).

Car le test présenté plus haut comporte une lacune : il y est dit que les individus auxquels les sujets de l’expérience sont appelés à infliger des décharges électriques étaient « innocents ». On n’ose imaginer avec quelle joie carnassière et quelle férocité jubilatoire les mêmes « gens normaux » auraient appuyé sur leur bouton si on leur avait présenté l’opération comme une vraie séance d’aveu, face à quelqu’un supposé être un « ennemi de la société ».

La maladie mentale qui atteint la majorité des gens dits normaux n’est pas une fatalité. Elle ne vient pas d’une cause extérieure, genre contagion. Elle tient au contraire au fonctionnement même de leur « normalité ». Tant que l’autorité et l’obéissance resteront des vertus sociales, l’humanité ne cessera de ressembler à une écurie. Avec ses animaux bien dressés, ses mangeoires, ses palefreniers et ses propriétaires terriens.

Mais il n’est pas de maladie mentale dont on ne peut guérir. Certes, il est difficile de se remettre d’une longue exposition à la soumission, surtout agrémentée de croyances qui la sanctifient. Cependant, comme on l’a remarqué lors de l’expérience : « mieux le sujet était était intégré à la société, plus il était susceptible d’obéir à l’ordre de torturer ». Voilà qui devrait combler d’aise les grade-chiourmes : on peut faire torturer la moitié des honnêtes gens par l’autre moitié. Ça laisse de la marge au terrorisme d’État pour trouver de la main-d’œuvre. Car rien n’incite plus les moutons à se faire tondre qu’entendre les bêlements de terreur de leurs congénères. Pourtant, si 80% des gens acceptent les ordres inhumains, il en reste encore un cinquième : « les insoumis, c’était plutôt les marginaux, des individus mal intégrés ». On s’en serait douté. Cela fait du monde, quand même. Tout n’est pas perdu. Il reste encore assez d’êtres humains pour redonner de l’élan à la liberté, à l’égalité et à la fraternité. Sans contrainte, ni ordre. Sans autorité, ni discipline. Comme des êtres sains d’esprit. Absolument.


 
 
 
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2 commentaires
  • Au secours ! 2 juin 2010 08:29, par Alain

    On peut effectivement faire le constat que toute action d’opposition à "l’ordre établi" ne s’adresse qu’à une minorité d’entre nous. On pourrait également nommer les "pro-actifs" et les "suiveurs". Il ne faut pas se faire d’illusion à ce sujet.
    Pour faire re-agir les hommes, il faut s’adresser à leurs émotions à l’aide de valeurs qui peuvent les toucher : Liberté, solidarité, justice sociale ... dernière manière de les ré-veiller.

  • Au secours s’il vous plaît 7 juin 2010 13:19, par Eqfm

    Oui bon quand même, faut pas exagérer non plus.

    Je n’ai pas vu l’émission, j’en ai entendu un extrait à la radio. Et je me suis dit : c’est quand même triste pour le cinéma français.

    Adjani dans le rôle d’Adjani, Depardieu dans le rôle de Depardieu...
    Je ne sais pas quel acteur jouait l’échantillon torturé, mais quand je l’ai entendu supplier qu’on arrête de le torturer, je me suis dit : celui-là, on ne le torture pas, c’est un acteur français qui essaie de faire semblant d’être torturé.

    Et donc, moi aussi j’aurais continué de faire semblant de le torturer, puisqu’à l’évidence tout ça n’était rien d’autre que du faire semblant.

    Les acteurs français, ils savent pas tenir un rôle.
    Ils ne savent pas improviser un personnage.
    Ils ne savent que répéter des modèles de jeu toujours les mêmes pour la colère, la joie, la douleur etc...

    Et des modèles pas réalistes parce que dans la vrai vie, j’ai jamais vu une colère qui ressemble un peu même de loin au modèle de la colère des acteurs du cinéma français.

    Depuis longtemps, le spectateur français est habitué à voir des acteurs anônner leur texte : c’est pire que si on voyait la machinerie de mise en scène, on voit celle de l’acteur.

    La colère de l’acteur français, c’est la colère de quelqu’un qui n’a jamais été en colère de toute sa vie. Ya pas moins crédible qu’un acteur français.

    Commençons à apprendre aux acteurs français à être un peu crédibles quand ils font semblant d’être torturés ou d’être en colère ou autre.

    Apprenons la couture à Depardieu et la bicyclette à Adjani pour en débarrasser le cinéma français.

    Après, on pourra recommencer l’expérience et éventuellement en tirer des conclusions.

 
 
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