132 ANS DE COLONISATION : Récit des massacres de masse et des tortures en Algérie

« Je parlerai d’abord de cette armée qui a été toute ma vie. Quand on l’a autorisée à faire en Algérie ce qu’on lui avait interdit de faire en Indochine, elle s’est défoulée dans le déchaînement. Avec quels moyens ? Les bombardements et la torture. C’est là qu’il faut bien voir la signification de la torture. Ce n’est pas seulement infliger des brutalités insupportables, c’est surtout, c’est essentiellement humilier. C’est estimer que l’on n’a pas en face de soi en homme mais un sauvage, un être indigne de faire partie de la communauté présente ou à venir, quelqu’un qu’il faut à jamais exclure parce qu’on ne pourra jamais rien construire avec lui. »

Général Paris de Bollardière : Interview au Nouvel Observateur, du 15 novembre 1971

Dans cette sixième partie du récit de 132 ans « d’oeuvre positive » de la colonisation en Algérie nous avons voulu donner une idée de tous les faits qui ont contribué à tenter de démolir un peuple en vain. Sans vouloir faire le listing de toutes les exactions commises, nous tenterons de donner les faits historiques sur lesquels s’est dessiné un large consensus. Deux paramètres retiendront notre attention, les crimes de masse que certains appellent génocide et la banalisation de la torture.

Qu’est-ce qu’un génocide ?

Pour les Nations unies le « génocide » est défini par l’Article 2, sections (a) - (e) de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocidee GA RES/260 A (III) du 9 décembre 1948. Dans cette Convention, le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : le meurtre de membres du groupe, l’atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe, la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, les déplacements de population pendant le début de la colonisation, l’expropriation et spoliation comme ce fut le cas tout au long de la colonisation notamment après 1871 et les lois Warnier. Une population abandonnée à elle-même, sans aucun moyen de subsistance par une volonté politique, militaire et coloniale. Et enfin, les camps de concentration, notamment à partir de 1955 et les mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe.

Ce qui s’est passé en Algérie répond parfaitement à cette notion de génocide qui, pour rappel, a été forgée par le juriste Raphaël Lemkin rescapé lui-même des camps nazis de la mort pour qualifier spécifiquement les massacres de masse des Juifs (les Tsiganes qui ont eu le même destin n’ont même pas eu ce « qualificatif »). Les démembrements de villages qui ont procédé à la séparation des familles ; des enfants de leurs parents. Cette volonté de tuer partie ou toute entité d’un groupe humain de la part d’une structure institutionnelle est attestée par les historiens qui relatent : la volonté de certains parlementaires qui souhaitaient l’extermination, la déportation vers les îles pour esclavage, ou le refoulement vers le désert. On dit qu’au Parlement français il y eut un débat : faut-il faire la même chose qu’aux Etats-Unis avec les Amérindiens ?

La destruction systématique et méthodique des cadres de sociabilité

Savary, l’ancien préfet de police de Napoléon Ier, promu duc de Rovigo, impose sa loi aux Algériens. Les recommandations qu’il fait à ses subordonnés tiennent en deux mots : « Des têtes ! Apportez des têtes, des têtes, bouchez les conduites d’eau crevées avec la tête du premier Bédouin que vous trouverez ! » (1) Il ne s’agit pas de faits isolés, d’accidents tragiques, de « bavures » comme on dira plus tard, dont il suffit de connaître les responsables pour qu’ils soient châtiés, mais d’un système voulu, étudié, qu’on étendra et qu’on perfectionnera. Bugeaud s’adressant à la Chambre le 14 mai 1840, dira à peu près la même chose dans un style plus parlementaire : « Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths. » Le seul obstacle à la conquête du pays tout entier, mais qui se révèle chaque jour plus formidable est, en effet, le peuple algérien lui-même, qui résiste partout avec un extraordinaire acharnement. La méthode est celle de l’effroi et de la terreur dont Montagnac a fait une science exacte : la décapitation systématique, explique-t-il encore, est la meilleure et la plus humaine des politiques : ´´Une tête coupée produit une terreur plus forte que la mort de 50 individus [...] Voilà comment il faut faire la guerre aux Arabes : tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de 15 ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs. En un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens ». Vous me demandez dans un paragraphe de votre lettre ce que nous faisons des femmes que nous prenons. On en garde quelques-unes comme otages, les autres sont échangées contre des chevaux et le reste est vendu à l’enchère comme des bêtes de somme. » (2)

« Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Enfumez-les à outrance comme des renards. » dixit Bugeaud. En 1845, un siècle avant les massacres du 8 Mai 1945 et son lot de plusieurs milliers de victimes, Cavaignac avait inauguré une année avant l’ancêtre de la « chambre à gaz » que le colonel Pélissier utilisera pour mater l’insurrection des Ouled Riah dans le Dahra.

La politique de la terre brûlée devait amener une vingtaine d’années plus tard les famines qui ont vu la mort de centaines de milliers d’Algériens, au point qu’il a fallu 50 ans pour que la population algérienne retrouve le chiffre de 3 millions d’habitants qu’elle avait en 1830. En 1959, la politique des camps de regroupement eut un résultat. Michel Rocard notait dans son rapport que 500 enfants y mourraient chaque jour des suites de la faim et de la maladie Les estimations contemporaines de la population algérienne avant la conquête française de 1830 oscillent entre 3 et 5 millions d’habitants.

La population connaîtra un recul quasiment constant durant la période de conquête jusqu’à son étiage en 1872, ne retrouvant finalement un niveau de trois millions d’habitants qu’en 1890. On peut découper cette période de l’évolution démographique algérienne en trois phases. De 1830 à 1856, sa population tombe de 3 à moins de 2,5 millions. Elle remonte ensuite jusqu’à 2,7 millions en 1861 avant de connaître sa chute la plus brutale à 2,1 millions en 1871. La politique de la terre brûlée, décidée par le gouverneur général Bugeaud, a des effets dévastateurs sur les équilibres socio-économique et alimentaire du pays : nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes ; l’ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux.

Selon Olivier Le Cour Grandmaison, la colonisation de l’Algérie se serait ainsi traduite par l’extermination du tiers de la population, dont les causes multiples (massacres, déportations, famines ou encore épidémies) seraient étroitement liées entre elles. Après l’accalmie consécutive à la fin de la première phase de conquête, la période 1866-1872 voit à nouveau se creuser le déficit démographique algérien. En raison d’un cycle de six années où se mêlent les répressions de l’armée française, un tremblement de terre, le développement d’une épidémie de choléra et de la famine qui sévit en 1868, la population diminue de plus de 500.000 personnes]. Selon Augustin Bernard, la famine de 1868 serait responsable à elle seule de 300.000 à 500.000 morts. (3)

Les déportations massives : des tribus entières ont fait l’objet de déportations et de bannissement. Les grandes familles maures (d’origine espagnole) de Tlemcen s’exilent en Orient (au Levant) tandis que d’autres émigrent ailleurs. Les tribus jugées trop turbulentes sont bannies en Nouvelle Calédonie et à Cayenne et certaines se réfugient en Tunisie et au Maroc, voire en Syrie. (4) Massacres de masse de Sétif 1945 : Combien y eut-il de victimes ? Les chiffres sont contradictoires et pour cause, puisque les autorités parlent de 1100 personnes. Le Parti populaire algérien de Messali Hadj et le consulat américain d’Alger, particulièrement bien renseigné, avançaient, eux, le chiffre de 45 000 victimes. Tubert évoquait, en petit comité, 15 000 morts...

La torture et le pouvoir colonial. Les atrocités pendant la Révolution

Tout au long de l’invasion coloniale, la torture fut utilisée sans retenue. Il n’y eut aucune protestation puisque cela permettait de civiliser. Point de protestation de Lamartine, Hugo, Balzac, Zola et tant d’autres « humanistes ». Pour la période de la révolution. Dès 1958, Henri Alleg posait clairement la question et dénonçait la pratique de la torture, que le général Massu, vainqueur de la bataille d’Alger, admettra plus tard avoir été « généralisée et institutionnalisée ».

Pour sa part. Serge Moureaux est catégorique ; la France officielle a bien certaines fois fermé les yeux et dans tous les cas laissé faire aux bourreaux leur sale besogne « ...Donc l’Algérie c’est la France et le FLN, une « association de malfaiteurs » sur laquelle doit s’abattre la rigueur des lois, ou comme disait Peyrefitte, la « rugueuse fermeté de la République (...) Torture-t-on en 1956-60 dans les commissariats français ? Oui, indiscutablement. Certainement pas partout, ni tout le temps. Mais il ne s’agit pas non plus d’exception ou de bavures. Certains hommes, certains services font -au nom de la sacro-sainte efficacité policière- un stupide, un funeste excès de zèle. » Hommes attachés nus à des radiateurs par des menottes, brûlés par des cigarettes, frappés au... La torture donc, existe.Elle consiste aussi, le cas échéant, à livrer les hommes nus aux chiens policiers, en les enfermant dans la cage des bergers allemands après avoir privé ceux-ci de nourriture. L’accusé, sauf à en mourir, revenait de ce traitement à l’état de loque sanglante, disposé le plus souvent à dire n’importe quoi, plutôt que de connaître une nouvelle expérience. J’ai vu, j’ai vu hélas, les corps meurtris des militants de la cause algérienne. J’ai vu hélas, ces cicatrices inimitables, ces cicatrices que nul homme n’aura l’idée saugrenue d’inventer ou de s’infliger. Ces cicatrices de la honte de notre civilisation qui se gargarise trop aisément de qualificatifs pompeux. » (5)

Si l’on se réfère à certaines autorités ecclésiastiques, la présence française en Algérie est assimilée à une croisade des temps modernes. Pour le Cardinal, la terreur doit changer de camp ! " Analysant le " mécanisme et le pourquoi de la torture ", F. Fanon écrit : « La torture en Algérie, n’est pas un accident, ou une erreur ou une faute. Le colonialisme ne se comprend pas sans la possibilité de torturer, de violer ou de massacrer. La torture est une modalité des relations occupant-occupé. » (6)

Pour le devoir de vérité, il nous faut signaler le témoignage courageux du général Paris de la Bollardière. Le général donna sa démission pour protester contre les « méthodes » musclées employées par le général Massu pour arracher des renseignements aux prisonniers algériens. Cette prise de position fait l’effet d’une bombe. Elle émane de l’un des plus éminents généraux, décoré de la Légion d’honneur, Compagnon de la libération :

C’est néanmoins avec le récit en juin 2000 de Louisette Ighilahriz, militante du FLN torturée par des militaires français, que la Guerre d’Algérie a resurgi. Ce témoignage poignant a entraîné les « regrets » du général Massu qui pense que la torture n’était pas indispensable ». Par contre, dans son livre, Aussaresses écrit que son bataillon a tué 134 personnes et en a blessé des centaines. A la 10e DP sous les ordres directs de Massu, il procède aux éliminations, déguisées en suicides, de Ben Mhidi et Ali Boumendjel en février et mars 1957. Le 3 mai 2001 paraît, un ouvrage du général Aussaresses, il assume sans remord : « Je trouve que c’était nécessaire, quand nous l’avons fait, et utile...Si c’était à refaire, je referais ce chemin. Je ne serais pas content, mais je le referais... C’était pour la France. C’est le devoir d’un soldat. J’assume. » Dans La Torture dans la République de Pierre Vidal-Naquet, il est désigné comme le chef de file « de ce qu’il faut bien appeler une équipe de tueurs professionnels ».

Même son de cloche d’un autre tortionnaire, Jean-Marie Le Pen : « Je n’ai rien à cacher. J’ai torturé parce qu’il fallait le faire. » Dans la villa des Roses et la villa Susini, Le Pen a torturé avec toutes les méthodes dont il a fait une science exacte. Lors de l’une de ses opérations, il a torturé devant ses enfants, il a égaré son poignard où son nom est écrit. Remuant ciel et terre il ne le retrouva pas et pour cause, il fut caché par le fils de 11 ans du supplicié, quarante ans plus tard le poignard refait surface et est présenté à la justice. Jean-Marie Le Pen aurait été sauvé d’une mort certaine par un soldat algérien en opération lors de la guerre de l’Indochine en 1953. Cet ancien engagé de l’armée française du nom de Bouabda Zaïdi réside à Aïn Azel (Sétif). M.Bouabda : « Sans mon intervention, Le Pen aurait laissé sa vie ce jour-là en Indochine », ajoute-t-il.(7)

Plusieurs dizaines d’Algériens ont été guillotinés depuis 1954 avec l’avis du chef de l’Etat français....A Alger, à Paris, à Lyon, on exécute en série. Et en ce début de 1961, ce sont des dizaines de condamnés qui attendent des honneurs du « rasoir national ». En octobre 1961, les exactions du préfet Maurice Papon contre l’émigration algérienne ont fait réagir Pierre Bourdieu : « J’ai maintes fois souhaité que la honte d’avoir été le témoin impuissant d’une violence d’État haineuse et organisée puisse se transformer en honte collective. Je voudrais aujourd’hui que le souvenir des crimes monstrueux du 17 octobre 1961, sorte de concentré de toutes les horreurs de la Guerre d’Algérie, soit inscrit sur une stèle, en un haut lieu de toutes les villes de France, et aussi, à côté du portrait du président de la République, dans tous les édifices publics, mairies, commissariats, palais de justice, écoles, à titre de mise en garde solennelle contre toute rechute dans la barbarie raciste. » (8)

Pour conclure, il nous ensemble que ces mots de Jean Jaurès citant Clemenceau, à la Chambre des députés en 1908 résument mieux que cent discours l’aventure coloniale de la France en Algérie. Ces crimes de masse qui totaliseraient plusieurs millions de personnes sur la période de la nuit coloniale - nous n’osons pas prononcé le mot génocide qui serait une marque déposée des crimes nazis envers les juifs- sont une réalité indéniable : « On a tué, massacré, violé, pillé tout à l’aise dans un pays sans défense, l’histoire de cette frénésie de meurtres et de rapines ne sera jamais connue, les Européens ayant trop de motifs pour faire le silence (...) » Tout est dit. Non, il est mal venu de dire que la colonisation fut une oeuvre positive, nonobstant tous ceux qui ont aidé et secouru les Algériens face à un pouvoir sans état d’âme quand il s’est agi de faire disparaître ces Algériens qui ne se résignaient pas à mourir. Ils furent nombreux ces maitres d’école, ces enseignants et ces médecins qui ont compris le vrai sens de l’empathie, de l’amour du prochain et de la dignité humaine. Les Algériens reconnaissants ne leur rendront jamais assez hommage.

Professeur Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique Alger enp-edu.dz


 
P.S.

1. P.Christian : Histoire nationale des conquêtes, victoire et nouvelles découvertes des Français depuis la prise d’Alger jusqu’à nos jours, Paris, 1845-1846.

2. Colonel L. François de Montagnac : Lettres d’un soldat, Paris

3. Olivier Lecour Grandmaison : Coloniser exterminer Ed Casbah Alger

4. http://forum.aufeminin.com/forum/ac... f110446_actu1-La-france-a-commis-un-genocide-en-algerie.html

5. S. Moureaux : Avocats sans frontière. p.19. Editions Casbah. 2000

6. F. Fanon : Articles El Moudjahid : n° 8, 5 08 1957 ; n° 35, 15 01 1959 ; n° 37, 25 021959 ;

7. Nabil Foudi, pour Sétif. Info http://www.setif.info/article6511.html

8. Pierre Bourdieu : Le 17 octobre 1961, un crime d’Etat à Paris, Paris, Ed La Dispute, mai 2001

 
 
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