En visite à New York, M. Sarkozy se dépeint comme "étranger en son propre pays"

LE MONDE | 05.10.04 | 13h45

Le ministre s’exprimait devant des étudiants.

New York de notre correspondante

A la fin de son intervention devant les étudiants de l’université Columbia, lundi 4 octobre à New York, Nicolas Sarkozy a conclu sur une note sentimentale. "Si vous passez en France, n’hésitez pas à vous manifester, a-t-il dit. Je ne sais pas où je serai. Mais vous n’avez qu’à demander Sarkozy. Il y aura toujours quelqu’un pour vous donner mon adresse."

Les étudiants, qui avaient rarement été invités par un ministre, encore moins par un futur ex-ministre, ont été un peu déconcertés. Ils étaient venus pour entendre Nicolas Sarkozy parler de l’"affirmative action". Ils l’ont entendu parler de sa mère, qui l’emmenait chez le dentiste ("tu vas avoir mal, mais c’est cela qui fait un homme"), et de sa femme, assise au premier rang, ("my wife is very afraid because I speak english without paper" - ma femme est très inquiète parce que je parle anglais sans notes).

"Il est marrant, a commenté Jeffrey Iverson, un étudiant de troisième cycle, après la rencontre. Il essaie d’avoir l’air simple, de ressembler à un homme politique américain." En même temps, le jeune homme n’était pas sûr d’adhérer au discours. "Je trouve ça un peu triste, dit Jeffrey. Il y a quand même une tradition d’intellectuels parmi les politiciens français."

Venu aux Etats-Unis pour la réunion d’automne du G7, Nicolas Sarkozy a effectué ce qui ressemblait à une tournée d’adieux. Même le président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, lui a dit qu’il serait regretté, assure l’entourage du ministre. Après avoir été invité à déjeuner, samedi 2 octobre à Washington, par le Hudson Institute, un "think tank" de la mouvance néoconservatrice, M. Sarkozy a dîné dimanche à New York chez l’ancien ambassadeur et banquier démocrate Félix Rohatyn, en compagnie du maire Michael Bloomberg.

Lundi, il s’est rendu à l’ONU. Kofi Annan l’a interpellé sur le Darfour. L’argent manque. "On va essayer de l’aider", a assuré M. Sarkozy. A la sortie, il a été interrogé sur les dernières remarques de George W. Bush, peu aimables pour les Français. "J’ai cru comprendre qu’elles s’adressaient plus à M. Kerry qu’à la France", a répondu M. Sarkozy.

A Columbia, lundi, il a été confronté à la question classique : "Si vous êtes élu président", a commencé un étudiant, en anglais. "Ça, c’est une question que j’ai tout de suite comprise", a plaisanté le ministre, avant d’ajouter, en anglais : "Pouvez-vous répéter la question ?" Et de lancer, en direction des professeurs : "Il est très brillant, cet étudiant." La question portait sur ce que ferait M. Sarkozy s’il était élu. "Cela serait dangereux de répondre avec trop de sincérité, a-t-il dit, c’est trop tôt."

Il a tout de même donné quelques pistes. D’abord secouer la classe dirigeante. "Nos élites se ressemblent toutes. J’ai rencontré Colin Powell pour la deuxième fois en quatre mois. Où il est, le Colin Powell français ?" Ensuite, traiter chacun selon ses mérites. "Récompenser le travail. Permettre l’ambition." Nicolas Sarkozy s’est décrit comme "étranger dans son propre pays". "Moi je n’étais pas destiné à avoir les belles places. Il a fallu aller les chercher."

M. Sarkozy a mis les rieurs de son côté : "Je suis français et je travaille plus de 35 heures par semaine." Il a aussi fait une déclaration enflammée comme aucune audience américaine n’en avait entendue depuis longtemps. "Les Français aiment les Américains. Le rêve des familles françaises, c’est que les jeunes aillent étudier dans les universités américaines. Quand nous allons au cinéma, c’est pour voir des films américains. Quand nous ouvrons nos radios, c’est pour écouter de la musique américaine. Nous aimons les Etats-Unis. Ne voyez pas le monde comme un monde hostile." Et, a ajouté le ministre : "Le monde vous admire. Le monde vous respecte."

Corine Lesnes

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 06.10.04